A l’Humanité, on n’y va jamais avec le dos de la cuillère. On exagère, c’est légendaire. Quand, à l’aube du jeudi 9 novembre 2006, des centaines de gendarmes et de CRS investissent Nouzonville, une petite bourgade tranquille des Ardennes, pour déloger les ouvriers qui, revendiquant une prime de 30.000 euros, occupent les Ateliers Thomé-Génot, le quotidien titre, le lendemain, à la Une : « Les CRS lancés contre des vies brisées ». Il n’y a pas mort d’homme, pourtant. C’est l’ordre républicain qui reprend la place face à la menace : on ne peut pas occuper une usine même quand elle est en liquidation judiciaire, on n’a pas le droit de tout faire brûler même quand la boîte a été pillée par des actionnaires américains qui, eux, ne seront jamais rattrapés. Sous ce titre, une photo de Patrick Nussbaum : on y voit un petit bonhomme moustachu, traits tirés, visage crispé, des larmes dans les yeux, à moitié recroquevillé, les bras croisés sur la poitrine ; à sa droite, une dame en imper turquoise qui, d’une main, lui tape dans le dos et, dans l’autre, tient un quignon de pain ; à l’arrière-plan, contre le mur de l’usine, deux gendarmes aux visages floutés et en tenues anti-émeute fixent, eux, l’appareil ; le plus jeune esquisse un sourire, on dirait…
L’homme qui pleure sur la photo s’appelle Charles Rey, mais tout le monde dit Charlie. C’est un « ouvrier d’usine » comme il aimait se définir. Il est là depuis des semaines, il ne compte pas ses heures dans la lutte. Pas plus fragile que les autres, mais voilà qu’il craque, Charlie, c’est rien, c’est humain. Ça fout la rage. Charlie, qu’il s’appelle, mais maintenant, il est mort. Vies brisées. Charlie est mort dans la nuit de jeudi à vendredi.

