La scène se passe à Grosio, 5.000 habitants, au nord-est de la Lombardie, en Italie, à quelques kilomètres de la frontière suisse. Au cœur de la Valteline, théâtre au printemps 1945, juste avant la Libération, des derniers combats entre les résistants et des poches remplies de nazis allemands, de fascistes italiens et de miliciens français.
Le 23 juillet 2010, à l’aube, deux anciens, 83 et 87 ans respectivement, écrivent au moyen d’un feutre attaché à une canne à pêche le mot Vergogna (« la honte ! ») sur le mur d’un bâtiment qui sert à la fois à l’administration communale et à la paroisse. Le graffiti désigne explicitement une autre inscription, réapparue sur la façade en 2004 après une opération de restauration : « Il faut être déterminés dans le courage. Ne jamais se tourner vers l’arrière quand une décision a été prise, mais aller toujours vers l’avant. » Il s’agit d’un mot d’ordre de Mussolini, apposé dans les années 1930 sur cet édifice, qui fut aussi le siège des brigades noires sous le régime fasciste, puis recouvert en juillet 1943, avec le début de la chute du dictateur. A l’époque du ravalement de façade, il y a quelques années, la branche locale de l’association de résistants (Associazione Nazionale Partigiani d'Italia, Anpi) proteste : elle décèle dans cet exposition d’un proverbe mussolinien une apologie du fascisme. Mais le maire de droite tient ferme et, en novembre 2004, le Corriere della Sera trouve le moyen de donner la parole à un représentant d’un groupusculet baptisé « fascisme et liberté » pour ironiser : « Aujourd’hui, se définir antifasciste, c’est comme se définir anti-bonapartiste ! »
Six ans plus tard, le centre-gauche a repris la mairie de Grosio, mais n’a pas effacé la gerbe fasciste sur les murs. Des gamins revenant de boîtes de nuit s’en sont pris aux auteurs du graffiti (l’ancien maire de la ville et le responsable provincial de l’Anpi), ils ont tenté de détruire leur voiture en dénonçant leur incivilité et en criant : « On n’écrit pas sur les murs ! » Les journaux italiens qui racontent le fait divers ne se privent pas de ricaner sur ces papys qui font de la résistance, ils n’ont plus guère besoin de chercher les porte-voix du néofascisme pour recueillir leur réaction. Cette réaction est partout.
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