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La tyrannie de la réalité

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lundi 02 août 2010

Restauration

La scène se passe à Grosio, 5.000 habitants, au nord-est de la Lombardie, en Italie, à quelques kilomètres de la frontière suisse. Au cœur de la Valteline, théâtre au printemps 1945, juste avant la Libération, des derniers combats entre les résistants et des poches remplies de nazis allemands, de fascistes italiens et de miliciens français.

Le 23 juillet 2010, à l’aube, deux anciens, 83 et 87 ans respectivement, écrivent au moyen d’un feutre attaché à une canne à pêche le mot Vergogna (« la honte ! ») sur le mur d’un bâtiment qui sert à la fois à l’administration communale et à la paroisse. Le graffiti désigne explicitement une autre inscription, réapparue sur la façade en 2004 après une opération de restauration : « Il faut être déterminés dans le courage. Ne jamais se tourner vers l’arrière quand une décision a été prise, mais aller toujours vers l’avant. » Il s’agit d’un mot d’ordre de Mussolini, apposé dans les années 1930 sur cet édifice, qui fut aussi le siège des brigades noires sous le régime fasciste, puis recouvert en juillet 1943, avec le début de la chute du dictateur. A l’époque du ravalement de façade, il y a quelques années, la branche locale de l’association de résistants (Associazione Nazionale Partigiani d'Italia, Anpi) proteste : elle décèle dans cet exposition d’un proverbe mussolinien une apologie du fascisme. Mais le maire de droite tient ferme et, en novembre 2004, le Corriere della Sera trouve le moyen de donner la parole à un représentant d’un groupusculet baptisé « fascisme et liberté » pour ironiser : « Aujourd’hui, se définir antifasciste, c’est comme se définir anti-bonapartiste ! »

Six ans plus tard, le centre-gauche a repris la mairie de Grosio, mais n’a pas effacé la gerbe fasciste sur les murs. Des gamins revenant de boîtes de nuit s’en sont pris aux auteurs du graffiti (l’ancien maire de la ville et le responsable provincial de l’Anpi), ils ont tenté de détruire leur voiture en dénonçant leur incivilité et en criant : « On n’écrit pas sur les murs ! » Les journaux italiens qui racontent le fait divers ne se privent pas de ricaner sur ces papys qui font de la résistance, ils n’ont plus guère besoin de chercher les porte-voix du néofascisme pour recueillir leur réaction. Cette réaction est partout.

À lire aussi sur ce blog: Vietcong, par Roberto Ferrucci (et ensuite, un « dialogue » avec la Ligue du Nord)

lundi 12 juillet 2010

Mais qu'est-ce, mais qu'est-ce...

« Il règne actuellement
une ambiance malsaine
de nuit du 4 août. »
Jean-François Copé

Un spectre hante le pouvoir. Celui de 1789. Pas un jour ne passe sans qu’un dirigeant de l’UMP ne craigne ouvertement une nouvelle «nuit du 4 août» abolissant les privilèges. Historienne de la Révolution française, partisane de l’anachronisme contrôlé, attentive aux émotions du présent et attachée au partage du sensible, Sophie Wahnich propose mardi 13 juillet dans la double page centrale de l’Humanité une fertile et surprenante collision entre la crise actuelle des dettes publiques en Europe et les cahiers de doléances précédant les Etats généraux. Le tout est mis en valeur par le graphisme du collectif Formes Vives. Joyeuse fête à tous, et à vos cahiers!

Extraits de la double page composée par Sophie Wahnich, Nicolas Filloque et Adrien Zammit, à paraître dans l'Humanité du 13 juillet 2010

A suivre, lire, voir, afficher aujourd'hui dans l'Humanité...

vendredi 09 juillet 2010

+ 1789 % sur nos doléances

On feuillette hier, par hasard, l’organe central de la Gauche prolétarienne qui vient de lancer à Grenoble des États généraux du Renouveau où, en présence de Pascal Lamy, directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et de quelques autres altermondialistes du même tonneau, il a flotté « comme un air de Porto Alegre » (Max Armanet nous le jure dans son compte-rendu daté du 23 juin 2010). On est donc dans Libération, les yeux qui roulent au petit bonheur la chance, ça glisse, journal anti-adhésif, il n’accroche pas, et voilà qu’un communiqué publicitaire d’un bijoutier bling-bling – un de ceux que Nicolas Sarkozy fréquentait avant la rupture dans la rupture – attire, enfin, l’attention.

Citation de Libération du jeudi 8 juillet 2010, photo de Thomas Lemahieu

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vendredi 14 mai 2010

Vietcong, par Roberto Ferrucci (et ensuite, un « dialogue » avec la Ligue du Nord)

« La guerre est finie depuis 65 ans.
Alors pourquoi, tous les 25 avril
(anniversaire de la Libération en Italie, NdT),
l’association nationale des résistants
italiens (Anpi) continue-t-elle
à alimenter la polémique ?
L’Anpi est comme les Vietcong,
il faudrait l’avertir que la guerre est finie.
Je me demande quel sens cela a
de faire de la politique sur le dos
des morts et quel exemple
nous voulons donner aux gamins
en exaspérant la division
entre la droite et la gauche. »
Luca Zaia, président (Ligue du Nord)
de la région Vénétie,le 24 avril 2010.

Le déclin linguistique et la régression historique, aujourd’hui, dans mon pays, l’Italie, filent à une allure qui paraît définitivement irréfrénable. Invincible. Ce qui serait nécessaire, aujourd’hui, c’est une lutte de partisans, de résistants, pour défendre les mots et l’Histoire. Une lutte lexicale, pas une lutte armée, évidemment. Une lutte maquisarde, entêtée, qui, à chaque hérésie, à chaque mensonge, à chaque idiotie, serait prête à répondre avec ce que la parole exacte, précise, peut faire de plus pur : remettre à sa place la vérité.

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lundi 10 mai 2010

Affaires patriotiques

Tout va super bien, au cas où ça vous aurait échappé. A Parthenay, dans les Deux-Sèvres, le maire (Nouveau Centre) a finalement lu lui-même, le 8 mai, lors des cérémonies commémorant la victoire des Alliés sur les nazis, une lettre écrite par l’ancienne déportée Ida Grinspan. Fin avril, dans le cadre de la Journée nationale du souvenir des victimes et héros de la déportation, la lecture publique de ce courrier, témoignant notamment de l’arrestation par trois gendarmes français d’une adolescente juive de 14 ans dans la famille où ses parents l’avaient placée pour la protéger, avait été exclue catégoriquement par les autorités municipales. Il y a deux semaines, le maire justifiait son geste : « Ce serait bien qu'on évite de stigmatiser une profession dans sa globalité, qu'on évite le mot gendarme ». Dans un premier temps, la professeur d’histoire-géo qui avait demandé à Ida Grinspan d’écrire la lettre incriminée a accepté de remplacer le mot gendarmes par le mot hommes, mais au bout du compte, ce sont le maire et son adjoint aux affaires patriotiques (sic), lui-même gendarme à la retraite, qui ont argué qu’il n’y avait « pas le temps de refaire une autre lettre ». Depuis, l’affaire a fait un peu de bruit, mais pas trop. Et à Parthenay, le premier des édiles a reconnu une maladresse.

Sinon, à part ça, le week-end prochain, sur le plateau des Glières, en Haute-Savoie, se tient le rassemblement organisé par les Citoyens Résistants d’hier et d’aujourd’hui. Il fera beau, là-bas…

mardi 27 avril 2010

Vice-versa : Silvio Berlusconi désire la même boisson diététique que toi ?

C’est un roman excellent, Ça change quoi, le livre de Roberto Ferrucci qui paraît ces jours-ci au Seuil, dans la collection Fiction & Cie. J’ai rencontré son auteur pour un entretien publié mardi dernier dans L’Humanité (lire les annexes ci-dessous). L’« action » se déroule à Gênes pendant les journées de protestation contre le G8 en juillet 2001. Tout a été dit, prouvé – et, à sa manière, par la fiction, l’écrivain italien participe au mouvement pour la vérité et la justice sur le G8 ensanglanté de Gênes -, mais en fait, dans les représentations passées au tamis de la connotation et des préjugés, aujourd’hui, tout paraît beaucoup plus confus. Envie de prolonger, du coup, avec quelques considérations accidentelles sur l’Italie, la France, les images, les mots et la politique.

1. Dans Vice-versa, un bref texte publié le 7 août 2001 dans le quotidien il manifesto, un autre écrivain italien, Erri De Luca, avait déjà vu juste : « La police proteste : ces vidéos / s’avèrent montées à l’envers, / en les mettant dans le bon ordre / on voit les têtes, les corps, les membres / frapper les matraques avec violence / de bas en haut / et le sang qui était répandu déjà / rentrer à sa place dans le communiste. / On voit même un crâne qui, depuis la terre, / plonge la tête la première contre la chaussure / du fonctionnaire pris à contre-pied. »

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mardi 02 mars 2010

Les mots n'ont aucune importance

Elle. C’est possible, oui, j’ai dû synthétiser quelques concepts, mais la substance, c’est celle-là.

Lui. Non, non, la substance… (il se masse le crâne) Ces expressions ! Ces expressions, je ne réussis même pas à les répéter. Nous, nous devons être inassimilables. Nous devons être indifférents aux mots d’aujourd’hui. Allez, si vous taillez ces quinze, ces vingt phrases…

Elle. Ce sont les vôtres.

Lui. Celui qui parle mal pense mal et vit mal. Il faut trouver les mots justes. Les mots sont importants.

Elle. Mais il est tard, l’entretien est déjà sous presse.

C’est venu comme ça, en lisant l’entretien accordé par Nicolas Sarkozy à la revue l’architecture d’aujourd’hui, on a irrémédiablement pensé à cette séquence de Palombella rossa, le film de Nanni Moretti, quand le héros, Michele Apicella, joueur de water-polo et député communiste frappé d’amnésie, tente, au bord de la piscine, de modifier le portrait de lui qu’est venue présenter une journaliste.

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dimanche 21 février 2010

Primes à la casse

« A l’extérieur du lieu d’accueil
Deux hommes se disputaient
En fureur, ils hurlaient
Pour savoir quelle voiture avait le plus gros moteur
La Ferrari ou la Maserati
Tout à coup l’un des deux hommes prit l’autre à la gorge
Et commença à l’étrangler
L’autre sortit une bouteille de Thunderbird de sa poche arrière
Et la brisa sur la tête du premier homme
Ils roulèrent dans le caniveau
Se donnant des coups de pieds, des coups de poings dans les beuglements
Je vis l’éclat d’un couteau
Quand la police et l’ambulance arrivèrent
Il y avait du sang partout
L’un des hommes haletait
Et un son mouillé sortit de sa gorge
Comme s’il s’étouffait dans son propre sang
Après que la police et l’ambulance soient parties
Je suis resté là à réfléchir en secouant la tête
J’avais beau essayer, je n’arrivais pas à comprendre pourquoi ils se disputaient comme ça
Après tout…

AUCUN D’ENTRE EUX NE POSSÈDERAIT JAMAIS
DE FERRARI OU DE MASERATI. »

Journal de Baltimore 2, un article du journal de rue Street Voice, paru dans le beau recueil Paroles de l’ombre, éditions Verticales, 2003.