« Depuis la Libération et avec l'arrivée, à la fois intrusive et
discrète mais efficace, du libéralisme (mot qui ne veut jamais avouer son
intensité idéologique), l'individualisation des êtres, la parcellisation de
l'actualité, transmise à la télévision en situations aussi singulières que
rarement interprétées à travers une analyse qui leur donnerait un sens
éventuellement collectif, ont atomisé la réalité sociale et favorisé l'arrivée
d'un vocabulaire cherchant le consensus, avant même une esquisse de la - ou des
- vérité(s). Les mots employés dans les médias comme dans le discours des
politiques ou de la plupart des savants ne sont plus des mots offensifs, chargé
de nommer avec acuité un réel détérioré, dégradé, mais des mots paravents, des
mots gélatines qui semblent avoir deux missions principales. Le mot gélatine
est celui qui englue le réel dans des périphrases anesthésiantes ; son
autre particularité est de transmettre non le réel, mais son illusion, comme au
théâtre on dit en jargon de métier que sur une scène les gélatines parviennent
à créer l'illusion du réel, alors que le décor reste le même.
« Liberté ou la mort » : c'était un tract collé sur les
murs en 1942. Les Renseignements généraux s'en étaient emparés. Qui
s'exprimerait aujourd'hui ainsi sans faire sourire ? Bien entendu, nous
savons que la situation n'est pas la même. Pourtant, il faut imaginer quels
furent, en 1940, l'incroyable énergie et l'espoir de ceux qui décidèrent, en
dépit d'un rapport de forces invraisemblable, de quitter métier et famille pour
ce qui aurait pu raisonnablement s'appeler de l'utopie. Certes, les convictions
des hommes et des mots les ont accompagnés. Mais aujourd'hui, de quels mots
aventureux et forts, révoltés ou indignés, sommes-nous accompagnés pour
accomplir des départs sans doute plus symboliques, mais tout aussi
exigeants ? »
Arlette Farge et Michel Chaumont, Les
mots pour résister, voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à
aujourd'hui, éditions Bayard, Paris, 2005.

Ce week-end, l'association Citoyens résistants d'hier et
d'aujourd'hui (CRHA) organise un forum des résistances et le
traditionnel rassemblement sur le plateau des Glières (Haute-Savoie).
L'Huma a publié hier une double page enquête sur le rôle de CRHA, son histoire et
ses intentions ; nous serons en direct, samedi et dimanche, sur ce blog et
sur le site du journal.