***

« Citoyens et Citoyennes,

Je viens représenter à ce Congrès deux sociétés de Paris : le Droit des Femmes, groupe auquel j’appartiens, et qui revendique les droits sociaux et politiques des femmes ; les Travailleuses de Belleville, association de vente et de production.

Je viens, toute pénétrée d’estime pour cette grande assemblée, le premier des corps libres élus en France depuis tant de siècles, qui permette à une femme, non parce qu’elle est ouvrière, mais parce qu’elle est femme – c’est-à-dire exploitée – esclave déléguée de neuf millions d’esclaves, de faire entendre les réclamations de la moitié déshéritée du genre humain. Écouter nos plaintes, c’est commencer à vouloir être juste. Admettre les femmes au milieu de vous, au même titre que les prolétaires, c’est faire avec elles un pacte d’alliance défensive et offensive contre nos communs oppresseurs.

Je ne ferai ni l’historique, ni le procès de notre subordination dans les temps anciens. Comme vous, nous avons été victimes des abus de la force. Dans notre société moderne, comme vous, nous subissons encore la force tyrannique de ceux qui détiennent le pouvoir, à laquelle s’ajoute pour nous la force tyrannique de ceux qui détiennent les droits.

Et tout cela s’abrite sous le couvert de la République ! République dont le nom désigne une époque où tout ce qui était exclusivement l’apanage des détenteurs de la force et des usurpateurs de la richesse, doit cesser de leur appartenir pour être à tous.

Ah ! nous vivons sous une forme de République qui prouve que les mots les plus sublimes deviennent de vains titres qui s’étalent aux regards, quand dans les sociétés, les principes qu’ils représentent ne sont pas intégralement appliqués. Une République qui maintiendra les femmes dans une condition d’infériorité, ne pourra pas faire les hommes égaux. Avant que vous, hommes, vous conquerriez le droit de vous élever jusqu’à vos maîtres, il vous est imposé le devoir d’élever vos esclaves, les femmes, jusqu’à vous.

Beaucoup n’ont jamais réfléchi à cela. Aussi bien, si dans cette imposante assemblée, je posais cette question : Êtes-vous partisans de l’égalité humaine ? Tous me répondraient : Oui. Car ils entendent en grande majorité par égalité humaine, l’égalité des hommes entre eux. Mais si je changeais de thème, si, pressant ces deux termes – homme et femme – sous lesquels l’humanité se manifeste, je vous disais : Êtes-vous partisans de l’égalité de l’homme et de la femme ? Beaucoup me répondraient : Non. Alors que parlez-vous d’égalité, vous qui étant vous-mêmes sous le joug, voulez garder des êtres au-dessous de vous ? Que vous plaignez-vous des classes dirigeantes, puisque vous faites, vous dirigés, la même œuvre à l’égard des femmes que les classes dirigeantes ? (…)

Ceux qui nient l’égalité de l’homme et de la femme sont 99 fois sur 100 des esprits paresseux et superficiels qui aiment mieux prôner de fausses théories, empruntées à des écoles autoritaires, que de penser à se faire par eux-mêmes un jugement. Qu’ils réfléchissent, car les idées toutes faites qu’ils préconisent sont exactement pareilles à celles dont les dirigeants se servent pour les maintenir sous leur domination.

Ou les femmes sont les égales des ouvriers et des bourgeois, ou les bourgeois, comme ils l’affirment, sont les supérieurs des ouvriers et des femmes.

Sachez-le, citoyens, ce n’est que sur l’égalité de tous les êtres que vous pouvez vous appuyer pour être fondés à réclamer votre avènement à la liberté. Si vous n’asseyez pas vos revendications sur la justice et le droit naturel, si vous, prolétaires, vous voulez aussi conserver des privilèges, les privilèges de sexe, je vous le demande, quelle autorité avez-vous pour protester contre les privilèges de classes ? Que pouvez-vous reprocher aux gouvernants qui vous dominent, vous exploitent, si vous êtes partisans de laisser subsister dans l’espèce humaine des catégories de supérieurs et d’inférieurs ?

Craignez d’être accusés par vos maîtres de leur disputer des prérogatives dont vous êtes jaloux. Proclamez l’égalité entre les êtres que le hasard de la naissance fait homme ou femme ; ou si vous l’osez, niez-la, cette égalité, et, en bons logiciens, reconnaissez votre infériorité native, le droit pour les classes dirigeantes de penser, d’agir, de jouir à votre place.

Finissez-en avec ces questions d’orgueil et d’égoïsme. Le droit de la femme ne vous ôte pas votre droit. Mettez donc franchement le droit naturel à la place de l’autorité : car si, en vertu de cette autorité, l’homme opprime la femme, par le fait même de cette autorité, l’homme opprime l’homme.

J’ai parlé pour le plus grand nombre. Je m’adresse maintenant à ceux qui se déclarent partisans de l’égalité de l’homme et de la femme, mais dont le mot d’ordre est : Chut !… Ne perdons pas notre temps à nous occuper de ce détail. Un détail ! L’exploitation d’une moitié de l’humanité par l’autre moitié ! Dans une société future, continuent ces prétendus socialistes, les femmes auront leurs droits. Ils imitent en cela les prêtres qui promettent aux déshérités de la terre des jouissances au ciel. Ni les déshérités de la fortune, ni les déshérités du droit, ni les pauvres, ni les femmes ne pourront se contenter de vaines promesses. (…)

Notre affirmation de l’égalité sociale et politique de la femme et de l’homme est, en même temps que l’expression de notre conviction, une protestation contre ceux qui, au mépris de la liberté humaine, osent encore, au XIXe siècle, tenter d’assigner un rôle à la moitié du genre humain.

Que diriez-vous, hommes, si l’on vous enfermait dans le cercle étroit d’un rôle ? Si l’on vous disait : Toi, parce que tu es forgeron, ton rôle est de forger le fer, tu n’auras pas de droits. Toi, parce que tu es médecin, ton rôle est de soigner les malades, tu n’auras pas de droits. La femme est, comme l’homme, un être libre et autonome. À elle, comme à lui, la liberté de choisir la voie qui lui convient. (…)

Je pense que dans ces grandes assises du travail, personne ne prétend que, par une subtilité magique, un tour de force, le vieux monde disparaisse subitement, et qu’à sa place se montre un paysage nouveau, où tout sera parfait. La société nouvelle suivant la marche ascensionnelle du progrès s’édifiera lentement, péniblement ; et si les femmes s’abstiennent de prendre part aux nouveaux arrangements, les hommes ne lui offriront certes pas la meilleure place. Il faut que la femme puisse poser avec l’homme les bases de la société de l’avenir ; car malheur aux femmes si, n’ayant pas disputé pied à pied leur égalité, elles arrivent esclaves dans un état social meilleur. Les vainqueurs leur donneront bien quelque don de joyeux avènement, mais au fond, elles resteront les déshéritées, les inférieures. Je dis : Malheur à nous, malheur aux femmes, car plus l’organisation sociale future sera satisfaisante, plus elle aura qualité pour prolonger leur servitude.

A ceux qui disent qu’il est inutile de faire une question des femmes, que dans l’avenir, tous les êtres seront égaux, je réponds : Il y a une situation toute particulière faite aux femmes ; parce que les femmes ne peuvent se contenter de vaines promesses trop souvent démenties par les postulants de pouvoir qui, aux heures de franchise, s’oublient jusqu’à dire : Quand nous serons arrivés, nous verrons la place qu’on pourra donner à la femme, sans nuire ni à l’espèce, ni gêner l’homme.

Nous, femmes, nous ne nous occuperons pas d’aider le despotisme à changer de mains, ce que nous voulons, ce n’est pas déplacer, c’est tuer le privilège. (…)

Ô prolétaires, si vous voulez être libres, cessez d’être injustes. Avec la science moderne, avec la conscience qui, elle, n’a pas de préjugés, dites : Egalité entre tous les hommes. Egalité entre les hommes et les femmes. Ascension de toute la race humaine, unie dans la justice, vers un avenir meilleur. (Une triple salve d'applaudissements accompagne l'oratrice jusqu'à sa place.) »

Extraits – élargis par rapport à l’envoi de Ne Pas Plier – du discours de la citoyenne Hubertine Auclert, le 22 octobre 1879, devant le troisième congrès national ouvrier à Marseille.

(*) Pour Ne pas plier, la distribution et l’interprétation des productions et images est une activité continue, destinée au développement de la culture politique des citoyens, et c'est dans ce cadre-là que la coproduction est une des règles fondamentales du travail sur les signes, le partage des images, des sujets mais aussi des coûts qui se fait à hauteur des possibilités de chacun. Peu à peu, les images s’échappent pour entamer des parcours singuliers, éphémères ou durables.