« Il y a juste un petit problème dans ce raisonnement »
Par TL, le jeudi 18 février 2010, 16:50 - La ville est à nous ? - Lien permanent
« Méfiez-vous de certains organismes publics qui prétendent que leur mission est de changer ou d’améliorer quelque chose ou quelqu’un. Le plus souvent, leur définition « d’améliorer » signifie nous supprimer des choses que nous trouvons agréables, ou bien chercher une excuse pour se mêler d’une façon ou d’une autre de nos vies. »
« Pour preuve, un cas récent : au cours des dernières semaines, tous les bancs du centre commercial Lexington, entre Howard et Eutaw Streets, ont été embarqués au milieu de la nuit. »
« Ils n’ont pas été volés par des junkies défoncés, des mendiants ou un gang de vendeurs de rues avec leurs charrettes. C’est-à-dire, par le type de gens qu’on accuse généralement d’être responsables de tout ce qui va « mal » dans le coin du centre-ville. »
« Mais même si nous ne connaissons pas l’exacte identité de l’organisme responsable (bien que nous puissions probablement supposer que l’association commerciale du centre-ville y est mêlée), nous pouvons parfaitement imaginer le raisonnement qui a abouti à une telle décision. Une décision qui a été prise en privé, sans aucune consultation du soi-disant grand public qui, paraît-il, était très menacé par « ce qui se passait » au centre commercial. »
« Et le raisonnement ressemblait probablement à ça : les bancs attiraient beaucoup trop de sans-abri et de personnes de la rue. Ces gens faisaient des choses ignobles et terribles comme, par exemple, boire du vin caché dans des sacs en papier, chanter a capella (au lieu d’acheter des CD et des walkmans), faire des rencontres, et peut-être le pire de tout : traîner pendant des heures sans dépenser d’argent dans les magasins alentour. »
« Mais si nous retirons les bancs, la racaille, les bons à rien s’en iront et le problème sera résolu. »
« Il y a juste un petit problème dans ce raisonnement. »
« Les bancs étaient utilisés par TOUT LE MONDE. »
« Des personnes âgées, des mères avec leurs enfants, des secrétaires, des étudiants et des artistes. Et même un ventriloque, et son singe, qui débitait des grossièretés. Toutes ces différentes personnes utilisaient les bancs parce que, contrairement à ce que des groupes comme l’association commerciale du centre-ville peuvent penser, les gens s’asseyent sur les bancs pour reposer leurs pieds ou observer ce qui se passe autour d’eux, et non parce qu’ils sont sans-abri, ou mendiants, ou d’une façon ou d’une autre peu recommandables. Alors, quand vous retirez les bancs, vous privez TOUT LE MONDE, et pas seulement les quelques-uns que vous avez choisi de punir, du droit de s’asseoir dans un espace public. »
« Et ensuite ? Est-ce que tous les bancs autour du bâtiment de la compagnie du gaz et de l’électricité vont disparaître pendant la nuit ? (Si vous pensez que nous exagérons, essayez de trouver une fontaine où coule vraiment de l’eau en centre-ville un jour de plein été : elles ont toutes été secrètement coupées !) »
« Il semble que plus ils prennent de choses aux gens ordinaires, plus ils se vantent d’« améliorer » ou de « remettre à neuf » le centre de Baltimore. »
« Nous, à STREET VOICE, aimerions lancer une campagne à propos de ça, et notre slogan est très simple. »
« NOUS, LA RACAILLE ET LES BONS A RIEN, NOUS VOULONS RETROUVER NOS BANCS. »
« Parce qu’aux yeux de l’organisme qui a retiré les bancs du centre commercial, toute personne qui a éprouvé le désir de s’asseoir sur l’un d’eux doit faire partie de la racaille et des bons à rien. »
« SI VOUS SOUHAITEZ PARTICIPER, CONTACTEZ-NOUS. »
Un article du journal de rue Street Voice à Baltimore (Etats-Unis), paru dans le beau recueil Paroles de l’ombre, éditions Verticales, 2003.
Voyez aussi Le repos du fakir, le film de Gilles
Paté et Stéphane Argillet.