A la recherche d’une forme simple, humaine, persuasive
Par TL, le jeudi 25 février 2010, 17:22 - Papiers froissés - Lien permanent
Spéciale dédicace à quelques ouvrières
de la maroquinerie Hermès de
Bogny-sur-Meuse, dans ces
Ardennes que le communard
chansonnier Jean-Baptiste Clément a
arpentées pendant les années
1885-1894 pour y allumer la
flamme du socialisme
révolutionnaire et où, au bout du
compte, il aura, hélas !, reçu
plus de cailloux que de roses.
Citoyennes et citoyens,
Mon but, en annonçant d’avance les sujets que je traiterai, est d’inviter les travailleurs - ces exploités et ces victimes de la féodalité moderne - à être mes collaborateurs en me communiquant leur sentiment, leur opinion, en me disant ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont souffert, pour dresser ensemble le dossier des capitalistes, des exploiteurs, des parasites, et constituer ainsi les archives saignantes du Prolétariat.
N’étant pas un doctrinaire, et voulant surtout faire œuvre de propagandiste en
restant à la portée de tous par une forme simple, humaine, persuasive, reposant
sur des arguments sérieux et des preuves irréfutables, me croyant, en outre, en
raison du prix et du but de cette publication, à l’abri de tout soupçon de
lucre et de vanité, je fais appel aux Citoyens dévoués et je leur demande de
m’aider à propager ces brochures parmi nos camarades de travail, à qui nous ne
saurions trop répéter : Qu’ils ne sont aux prises avec la misère que
parce qu’ils sont victimes des injustices sociales, et qu’il ne tient qu’à eux
de les faire disparaître.
Salut et Égalité,
J.-B. Clément
***
Oh ! Ne me demandez pas d’inonder de soleil et de fleurs la route que je parcours, puisque j’y rencontre plus d’obscurité que de lumière, plus de douleur que de joie, plus de misère que de bien-être, plus d’affligés que d’heureux. Au figuré, bien entendu, non, le soleil ne luit pas pour tout le monde, et la vie n’est pas semée de roses pour la classe laborieuse à laquelle je m’adresse, et à laquelle j’appartiens.
Tout à un prix, et un prix qui n’est pas à la portée de tous : les plaisirs, la joie, le soleil, l’air pur, la santé, tout cela s’achète. Aussi, les travailleurs doivent-ils limiter leurs fantaisies, leurs désirs, comme ils limitent leur appétit. Les parasites, au contraire, absorbent de tout à profusion. Ayant les moyens de se déplacer pour un caprice, pour le moindre bobo, ils sont comme les hirondelles, il n’y a pas même d’hiver pour eux : on les porte à la gare, ils montent en première, et les voilà qui passent en quelques heures de l’hiver à l’été.
Il semblerait que la nature est la marâtre des pauvres gens et qu’elle n’a de tendresse que pour les heureux. Cependant, il n’en est rien, nous sommes bien tous égaux devant elle, je vous l’assure, seulement c’est à nous de nous organiser selon la raison et la justice.
L’argent ne fait pas le bonheur, s’empressent de dire ceux qui ont des écus, comme pour vous consoler de n’en pas avoir. Prenez garde, citoyens, à ces dictons niais, quand ils ne sont pas hypocrites. À cela, d’autres ont ajouté : il se peut que l’argent ne fasse pas le bonheur, mais il y contribue joliment... Et ceux-là ont bien raison.
Mais n’anticipons pas. Nous ferons justice de cette rengaine et de bien d’autres.
Ceci dit, poursuivons notre route.
Admirateurs irréfléchis de tout ce qui s’accomplit au nom du progrès et de la civilisation, nous nous pâmons d’aise devant les embellissements des grandes villes ; nous applaudissons au génie humain, sans nous apercevoir qu’il conspire constamment — sans le vouloir, je le sais bien — contre la majorité, au bénéfice de la minorité.
Nous vantons partout les larges boulevards, les rues spacieuses, les grandes places, les admirables façades des maisons, la splendeur des hôtels ; tout cela est très bien, je le reconnais, mais, dans notre enthousiasme irréfléchi, nous oublions qu’avec l’organisation sociale actuelle, ces merveilles, qui assurent le bien-être et la tranquillité de quelques-uns, causent le malaise et le trouble de beaucoup d’autres.
N’allez pas au moins me prendre pour un barbare, pour un homme tellement primitif, que je voudrais nous voir camper tous sous des tentes ou logés dans des cahutes. Non, non, j’admire aussi les grandes rues où l’on respire, où le soleil pénètre, les grandes places qui assainissent ; j’aime aussi les beaux boulevards et les riantes avenues, avec leurs rangées d’arbres et leur coin de verdure, les maisons et les hôtels confortablement disposés et élégamment construits ; l’architecture est un art que je tiens en aussi haute estime que le métier de cordonnier ou de mécanicien ; mais vous ne pouvez m’empêcher de constater que les embellissements des grandes villes sont la réalisation du projet préparé de longue main par l’aristocratie : celui de rejeter loin d’elle, loin du centre, loin du foyer intellectuel, la grande masse des travailleurs.
Les employés eux-mêmes n’échappent pas à cette battue organisée et menée habilement, à l’aide de prétextes bien louables en apparence, mais bien hypocrites au fond.
De nos jours, lorsqu’on met la pioche dans un vieux quartier pour l’embellir et l’assainir, croyez-le bien, il n’entre pas, dans l’idée de ceux qui en ont conçu le plan, qu’ils auront à y loger les terrassiers et les maçons qu’ils emploieront.
On se préoccupe tout d’abord, de reconstruire de superbes maisons avec de vastes appartements du premier au quatrième étage ; et, comme il est entendu que tout bourgeois qui se respecte un peu a du monde à son service, le cinquième est disposé en petits compartiments, pour y loger la femme de chambre de madame et le groom de monsieur.
C’est ainsi que le travailleur passe devant les maisons qu’il a construites, sans pouvoir s’y loger, comme le cordonnier devant les souliers qu’il a faits, sans pouvoir s’en procurer une paire.
Aussi, beaucoup d’ouvriers demeurent-ils à une ou deux heures de leur travail. Il faut qu’ils se lèvent à quatre ou cinq heures du matin, pour arriver à l’atelier au premier coup de cloche de six heures ; et le soir, après les rudes fatigues de la journée, il leur faut encore regagner leur gîte situé dans un quartier, appelé avec juste raison excentrique !
Sont-ce là les bienfaits que nous sommes en droit d’attendre de la civilisation ? Faut-il, comme tant d’autres choses, la laisser encore tourner à l’avantage de quelques-uns ? S’il en était ainsi, mieux vaudrait la nier ou la considérer comme l’ennemi de l’humanité.
Mais non, la civilisation, comme la république, n’est pas responsable du mauvais usage qu’on en fait. C’est à nous, citoyens, de la faire servir au bénéfice de tous. (…)
***
Nous voici dans les faubourgs avec leurs casernes ouvrières de cinq, six et sept étages, leurs rues tortueuses, leurs ruelles où l’on manque d’air et de soleil. Ceux qui, par les embellissements dont j’ai parlé tout à l’heure, ont été repoussés jusque là, en attendant qu’on les flanque en dehors des fortifications, pour leur empêcher l’entrée de la ville à certaines heures, ceux-là, dis-je, y reviennent le soir, après avoir respiré pendant tout un long jour l’air corrompu et mortel de l’usine, de la manufacture ou de l’atelier. Ils ne rentrent chez eux que pour achever leur suicide en famille ! Ils auraient besoin de respirer à pleins poumons, de trouver une nourriture abondante et solide pour renouveler les forces qu’ils ont dépensées, mais, au lieu de cela, ils sont condamnés à rester sur leur faim et à se blottir pêle-mêle dans une chambre qu’on arpente en trois enjambées.
Les ouvriers qui ont deux pièces et un coin de cuisine se croient les heureux de la terre ! Mais tous les trois mois le propriétaire se charge de les désillusionner.
Vous entendez d’humbles ménagères qui vous disent très bien : « Je n’en demande pas plus au ciel jusqu’à la fin de mes jours ! »
Pauvres femmes ! S’il y avait quelqu’un au ciel qui s’occupât de vous, je suis bien persuadé qu’il vous en donnerait davantage. Ne comptez donc pas tant sur lui et demandez plus à la société qui vous doit tout. Car, lors même que vous auriez une chambre de plus que beaucoup de vos compagnons de misère, pour vous, vos enfants et leur père, est-ce donc assez, quand vous en voyez qui ont des palais pour eux seuls ?
Puis, prenez garde, votre résignation me chagrine ; j’ai l’oreille au guet, et j’entends des soupirs et des plaintes qui m’arrivent des sous-sols et des greniers où des familles de six ou sept personnes grouillent comme des lapins dans une cabane.
Et des masses de travailleurs naissent, vivent et meurent dans ces conditions inhumaines ! (…)
***
Des écrivains de sacristie et de boudoir voient dans les étapes accomplies depuis quelques années par le prolétariat, un véritable péril social.
C’est parce que je pense tout le contraire que j’ai donné pour titre à ce chapitre leur fameux cri d’alarme.
Le péril social existe, en effet, mais il réside dans les iniquités et les abus que les ennemis du peuple voudraient perpétuer. Il court les rues, les usines ; il est tout entier dans la mauvaise organisation sociale et économique ; il est dans l’exploitation de l’homme par l’homme ; il grandit chaque jour avec l’égoïsme et l’orgueil de la bourgeoisie aveuglée par sa fausse puissance et abasourdie par le bruit de ses capitaux.
Mais, rassurez-vous, le péril social n’est pas dans les légitimes revendications de la classe laborieuse trop longtemps sacrifiée ; il n’est pas dans l’avènement du socialisme, parce que la science et la justice ne peuvent engendrer que la bonne harmonie.
Et, soyez-en sûrs, vous qui mourez à la peine, c’est parce que ceux qui ont intérêt à exploiter votre crédulité, à vivre grassement de votre travail, de celui de vos femmes et de vos enfants, savent tout cela aussi bien que moi, qu’ils intervertissent les rôles et crient : Au secours !... Au voleur !...
Au péril social !!...
Extraits de la quatrième brochure, le Péril social, des Questions sociales à la portée de tous, par un homme du peuple, rédigée par Jean-Baptiste Clément en 1887.
Commentaires
Bravo Thoma, pour cet excellent article qui nous permet de connaître la pensée profonde de J.B Clément.
Longue vie à ce blog, qui remet les idées en place d'une maniére original.
Bonjour!
Je débarque sur ce blog et n'en ai pas encore saisi les arcanes, comme je n'ai pas trouvé ce qui est de Thoma dans cet article où tout est de J.B.Clément.
Mais peut-être suis-je fatigué, ce soir?