Amorcer un récit plutôt que délivrer un message
Par TL, le samedi 09 janvier 2010, 18:43 - Formes des luttes - Lien permanent
Les hommes politiques sont, paraît-il, émus face à la montée en puissance des incivilités et des violences urbaines. Ils ont raison de l’être car la vie est fragile. Elle émerge dans des moments d’insistance, une fois, deux fois, parfois même trois… Mais comment persévérer face à des oreilles aussi sourdes à ce mouvement désirant de la vie publique ?
Découragement. Solitude. A se jeter dans la Seine, par la fenêtre.
Les anxiolytiques sont parfois peu efficaces pour tenir le pavé de la vie.
La mort rôde à nouveau.
Tentatives, malgré tout. Isaac Joseph, sociologue, acteur de la performance Gare aux mouvements :
« Intriguer le public et amorcer un récit plutôt que délivrer un message.
Laisser entre parenthèses ou troubler les signatures. Rassembler de bouche à oreille. S’ajuster au site des gares – non comme à un terrain « local » mais comme à une opportunité de l’action (la présence des militants SUD-Rail).
S’ajuster aux usages du site : passage de voyageurs pressés et fatigués, surinformés. C’est pourquoi il faut non pas capter les flux ou les interrompre comme le font habituellement les distributeurs de tracts, mais les détourner, les intriguer, jouer de leurs moments de flottement.
Se donner à voir comme rassemblement.
Peut-être est-ce aujourd’hui la meilleure manière de « mobiliser », non pas poser le rassemblement et encore moins l’imposer comme un devoir civique, mais l’exposer comme une interrogation ; se donner à voir, non pas d’en haut et par l’hélicoptère de la police (manifestation) ou régulièrement et de près dans un quartier et sur un marché (présence militante) mais de loin et de manière irrégulière comme un mouvement dont on ne comprend pas les enjeux. Mobiliser les corps et les curiosités, plutôt que les volontés. La désorientation de ceux qui se rassemblent ; le fait qu’ils ne parlent pas à l’unisson, que les tracts qu’ils distribuent ne soient pas tous les mêmes est une force et non une faiblesse de l’action, précisément parce que l’action n’est pas seulement l’expression d’une volonté, mais l’accomplissement public d’une société politique. Il n’y a pas un seul « produit » de communication, mais plusieurs performances qui se veulent toutes et ensemble des invitations à engager le débat public. Susciter des questions plutôt qu’indiquer des réponses. »
« Tout ce qu’on a fait, il fallait le faire et il faudra le refaire. » (Une femme contrôleur, Paris, gare du Nord, 1996).
Autre extrait du livre de Sophie Wahnich, les Émotions, la Révolution française et le présent. Exercices pratiques de conscience historique (CNRS Éditions), en guise de complément à la discussion sauvage, parue dans l'Huma du 9 janvier 2010, lisible ici.