Au nom de l'appétit de l'esprit et de l'estomac
Par TL, le mardi 23 août 2011, 17:40 - Papiers froissés - Lien permanent
« Il faut qu’au jour de la bataille sociale, on sache bien qu’on expose sa vie, non seulement pour faire triompher telle ou telle devise, mais surtout, et surtout pour conquérir son droit à l’existence ; et les devoirs remplis, le moyen de donner satisfaction à ses besoins.
Je crois que si, au jour de la grande bataille, ceux qui descendent dans la rue et retroussent leurs manches pour s’aligner en face de leurs adversaires, sont bien pénétrés de ces idées claires comme le jour, qui ne demandent ni de profondes études ni de longs développements, je crois, dis-je, qu’ils auront assez de cœur au ventre et de sang dans les veines pour ne pas abandonner la partie avant de l’avoir gagnée.
Les citoyens qui ont été mêlés aux tourmentes qui agitent la société depuis une quarantaine d’années seront certainement de mon avis.
Il ne suffit pas – et juin 1848, et mai 1871 nous en ont donné la preuve – d’avoir le cerveau bourré d’excellents arguments, de projets et de solutions plus ou moins économiques ; il ne suffit même pas d’être armé jusqu’aux dents, d’avoir à disposition des arsenaux, des canons, des mitrailleuses et des munitions, si l’on manque du sens pratique de la Révolution.
Je citerai bien des cas où les combattants de la Commune, traqués et sans espoir d’échapper au massacre, témoignaient encore de leur respect de la propriété et à ce qu’on est convenu d’appeler la légalité.
C’est pourquoi je crois plus que jamais à la nécessité d’organiser les forces révolutionnaires sur le terrain de la lutte des classes, pour ne plus exposer les poitrines ouvrières aux baïonnettes de la bourgeoisie, et qu’on ne livre bataille que le jour où l’on aura toutes les chances de remporter la victoire.
Nos adversaires ne manquent pas d’écrire et de répéter que nous sommes des énergumènes sans idées et que nos aspirations sont toutes matérielles ; et ils nous en font un crime ! Et il ne leur vient pas à l’idée d’en accuser la nature !
Il y a du vrai dans cette appréciation. Mais ce qu’ils oublient d’ajouter, c’est que c’est absolument pour les mêmes raisons qu’ils ne veulent pas se dessaisir des privilèges dont ils jouissent, parce que c’est à l’aide de ces mêmes privilèges qu’ils donnent satisfaction à leurs aspirations également matérielles.
C’est bien au nom de ces exigences très naturelles et très humaines, au nom de l’appétit de l’esprit et de l’estomac, que les dépossédés de ce monde doivent s’organiser, non pas pour recommencer le Ôte-toi de là que je m’y mette de la bourgeoisie en 1789, mais pour substituer à l’antagonisme des intérêts et aux luttes de classes, l’égalité sociale ! »
Extrait de La Revanche des Communeux de Jean-Baptiste Clément (Paris, 1886), avec deux citations d'interprétations, plus ou moins fidèles, de sa célèbre chanson La Semaine sanglante (Serge Utgé-Royo, Natacha Ezdra et Bruno Daraquy, d'abord; Ludo Pin, ensuite). En guise de complément à la série de portraits de communards, publiés cet été et jusqu'au 9 septembre, par l'Humanité.