Ainsi, dans De A à X, paru en français l’année dernière (éditions de l’Olivier), il partage un paquet de lettres retrouvées, recueillies, nous dit-il, par lui dans la cellule 73 de la prison de Suse, ici ou là : des mots soufflés par Aïda, pharmacienne et maîtresse, à Xavier, pilote d’ULM et prisonnier politique condamné à perpétuité pour terrorisme dans un contexte de résistance à l’oppression. « Aujourd’hui, j’ai reçu la confirmation que notre demande de mariage a été rejetée, écrit Aïda. Article IBEC-27, clause F. Il n’y a pas de plus grande erreur que de considérer l’absence comme le néant. La différence entre les deux est une question de timing. (Et eux, ils n’y peuvent rien.) Le néant c’est avant, et l’absence c’est après. Par moments, il est facile de les confondre : d’où certaines de nos peines. »

Affaire de voix, question de regard, vibration de l’échange. Dans un autre ouvrage qui vient de paraître, Le blaireau et le roi, John Berger compose, avec son fils Yves, peintre et poète lui aussi, et quelques compagnons, un fascinant assemblage de textes et d’images : échanges épistolaires, nouvelles, tissages de voix entre elles, photographies des voisins dans le village de Quincy en Haute-Savoie et dialogues poussés. « Le mot « communication » est hors service, constate l’écrivain dans les pages introduisant ce livre. Rendu obsolète par bon nombre d’experts grassement payés à manipuler, distraire et désinformer. Sur le lieu d’une rencontre, personne ne communique ou ne donne son avis. Les échanges se font autrement : de main en main, de bouche à oreille, et les propos de chacun deviennent ceux de tous, et tous sont changés par ce que dit chacun. La voix de l’autre porte la possibilité d’un nouveau regard. »

Dans un courrier adressé à une amie, l’écrivain Maryline Desbiolles, John Berger appuie encore : « Aucune identité n’est simple. Toutes les identités sont des agencements. Une identité (une âme) est une cristallisation d’un nombre incalculable d’autres vies, aussi bien présentes que passées. Ce sont les traces des autres vies – des traces comme les mémoires illisibles – qui nous appellent à devenir des narrateurs, c’est-à-dire, avant tout, à écouter. » Puis, dans leur conversation conduite par le critique Emmanuel Favre, un point d’entrée chaleureux vers beaucoup d’autres livres, John et Yves Berger se promènent, et nous entraînent, des nécessités d’un lieu hospitalier, d’un temps plus épais que le seul présent en continu – comme on dit de l’information – à la résistance au mépris, à la bêtise, et à l’évocation de figures amicales et précieuses comme Platonov, Marcos ou Darwich. Dans ce dialogue de fil en aiguille, tout fait sens. Eléments dispersés au départ, fermement arrimés ensuite les uns aux autres, en solidarité selon une expression remise, avec bonheur, en circulation. « Quand on prononce le mot « image », on pense d’abord à l’image picturale, relève encore John Berger. Mais il faut aussi penser à l’image poétique, c’est-à-dire à la métaphore. La fonction première d’une métaphore est de rétablir des liens entre des choses éparses, de réunir les forces ou les luttes de la vie qui sont disjointes. »

John Berger, avec Yves Berger, Le blaireau et le roi, éditions Héros-Limite et Fondation Facim, 2010.