Le travail de l'image, par Gérard Paris-Clavel: Je lutte des classes (1/8)
Par TL, le lundi 21 décembre 2009, 12:16 - Paru dans l'Huma - Lien permanent
C’est la merde, on a compris. Le capitalisme
nous ensevelit sous les signes de sa domination. Il désincarne, nous sépare des
autres et de nous-mêmes. Il nous place dans une immédiateté sans passé ni
futur, sans causes ni conséquences, coupés du monde et de l’histoire. Ses
divertissements mercantiles et sa religion publicitaire visent à accumuler les
profits, mais aussi à nous écraser dans le mur du fatalisme. Vendu aux
marchands du bonheur conforme, l’espace public se restreint chaque jour un peu
plus. Cette guerre nous a volé nos langues et nos sens : on
parle des « exclus » à la place des « exploités », et les
classes ont fini à la casse, serinent les experts télégéniques. Avec le
concours de ses domestiques, le capitalisme s’acharne à coloniser nos
rêves.
Intime et collectif
Nous sommes ici présents, toujours là, avec nos consciences meurtries par
les injustices et nos corps traversés de désirs. Partout, des camarades
continuent de se battre sans relâche. Dans les entreprises ou dans les cités,
car la ville est aussi un lieu d’affrontement réel des mécanismes de
domination. Grâce à eux, à leur générosité infaillible et à leur
vitalité chaleureuse, nous sommes encerclés peut-être, mais pas vaincus. Nous
voulons mener encore les grands combats pour l’émancipation. Nous affirmons
notre volonté de maintenir, d’étendre l’existence et la qualité des services
publics. Mais faute de prendre en compte la démission collective face à
l’exigence des formes (si criante souvent qu’elle rend le moindre fast-food
plus désirable que la Sécurité sociale), nous n’y arriverons pas. Le
secteur privé nous promet du confort et des frites, quand le public nous
réserve des grilles et des chaises bancales.
À travers les milliers de messages qu’il martèle tous les jours, le
capitalisme est parvenu à fracasser notre sens critique : nous n’avons
comme perspectives de consolation que celles offertes par la consommation
individuelle. L’utopie progressiste ou, à plus forte raison, communiste
s’est brisée provisoirement. Et avec elle, notre imaginaire a volé en
morceaux. Nous sommes des résistants à tout, mais nous apparaissons le
plus souvent partisans de rien.
Nous ne nous y résignons pas. « Rêve générale », a été
proclamé dans la liesse du partage, au cœur des cortèges… Et jusque sur les
corps, dans les logis et dans les bureaux, au plus près de chacun. Ce serait
triste de s’arrêter là. « Je lutte des classes »
permet de prolonger et d’amplifier heureusement cette dynamique.
« Je » : l’intime, en tension avec
« les classes » : le collectif. On n’échange pas que
des coups dans les luttes ; on partage aussi des solidarités, de la
tendresse entre nos singularités.
Utopistes debout !
Dans ce chantier, les images peuvent nous aider parce qu’elles constituent
une forme ouverte du langage. Chacun a le droit de les investir et de les
interpréter… L’expression de la politique, c’est déjà de la
politique ; passage obligé des idées, elle peut les traduire, ou
les trahir. Il ne suffit pas que des dirigeants aient compris pour que le
peuple suive. Nous voulons partager du sens, susciter des questions,
éveiller du désir. Qu’on arrête de nous sonder et qu’on nous écoute enfin
!
Il est vital de repenser les formes de nos luttes, repolitiser nos cultures.
Il est urgent de prendre le temps, d’articuler un projet dans la durée, avec sa
part d’expérimentations, de critiques solidaires et même d’échecs. 1789, la
Commune, le Front populaire, Mai 68, les grandes grèves de 1995… Les lampions
de la révolution sont éteints, veut-on nous faire croire. Pourtant, les
luttes d’hier ne sont pas terminées, et le dialogue historique permet
d’instruire les luttes d’aujourd’hui. Il faut reconquérir la part
d’utopie nécessaire aux désirs de la transformation sociale. Reprenons les rues
et inventons un nouvel imaginaire politique !
Gérard Paris-Clavel
Question de l'image: Si ce n'est pas maintenant, alors quand ?
Une page publiée dans l'Humanité du 21 décembre
2009