De l'hécatombe dans les luttes
Par TL, le vendredi 19 mars 2010, 13:50 - Mauvaise langue - Lien permanent
Préparant, pour le début de la semaine prochaine, une enquête sur le « climat social » dans la Loire, au lendemain du second tour des élections régionales et à la veille de l’appel à la mobilisation intersyndicale du 23 mars, voilà que je tombe, jeudi, sur un « scoop » des Petites affiches de la Loire : cet hebdomadaire publie des extraits édifiants d’une feuille de route dressée par un spécialiste du nettoyage patronal à l’intention de la direction de Siemens VAI MT qui, selon la formule consacrée à raison, le stipendie. Rédigé en février par un consultant de BPI, un cabinet qui œuvre dans le conseil en stratégies de changement pour les entreprises, et circulant visiblement sous le manteau depuis des semaines dans les rangs des salariés et de la presse (puisque l’hebdomadaire de Lutte ouvrière en avait déjà livré de longs extraits le 12 mars dernier), le document constitue un modèle de cynisme entrepreneurial achevé, mais courant – on le redoute –, lors de la délocalisation et la fermeture d’un site industriel : à Saint-Chamond, dans la Loire, Siemens VAI MT veut liquider son usine et son centre de recherches, licencier 274 salariés, mais ceux-là ont du mal à l’accepter…
Heureusement, BPI est là pour préconiser des solutions, entre manœuvres et chantage : la direction de Siemens doit « prendre soin » du préfet, de l’inspection du travail et de l’expert désigné par le comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) – et plus précisément, en l’occurrence, lui « faire comprendre qu’il pourrait avoir le contrat de finalisation » pour le transfert de certaines activités sur l’autre site de Siemens dans la Loire, à Montbrison. Concernant les représentants du personnel, il faut, encourage encore le consultant de choc, « créer des négociations parallèles » avec le secrétaire du comité central d’entreprise (CCE) « dans les couloirs et non enregistrées ». A l’égard des pouvoirs publics, toujours selon cette feuille de route, la direction n’a qu’à expliquer qu’elle ne changera pas d’un iota son projet quoi qu’il arrive, qu’elle « appliquera son plan B si la procédure est reportée » et que ce plan B consiste en un « désinvestissement complet » qui se traduirait par la fermeture de ses deux sites de la Loire. Et l’aide de camp du patronat de délivrer son meilleur élément de langage à l’adresse de ses clients : « Nous n’irons pas plus loin, même si le sang inonde la vallée du Gier. »
Hier, donc, je lis cette bave, et pense qu’en matière de « climat social », il y a vraisemblablement à voir dans la vallée du Gier, dans ce coin du département de la Loire. Au téléphone, un des membres de l’intersyndicale de Siemens se demande pourquoi ce document – dont il avait connaissance - sort maintenant, deux semaines après la fin du conflit qui s’est soldé par la promesse de versement d’une prime supralégale supérieure aux propositions initiales, mais pas par la mise en échec de la fermeture de Saint-Chamond. En substance, il laisse entendre que les salariés en sont plutôt à panser leurs blessures, à frayer à la cellule psychologique, et qu’il ne sert à rien de mettre aujourd’hui du sel sur les plaies. Aisément compréhensible : l’information arrive à contretemps, c’est net. Et au fond on redoute qu’à présent, le sang coule vraiment dans la vallée du Gier, peuplée d’un peu plus de solitudes…
Ce vendredi matin, le quotidien régional le Progrès reprend l’histoire en long et en large. Et la prolonge avec l’indignation du secrétaire du CCE (« Inonder de sang la vallée du Gier ? Ce sont des propos inadmissibles ! », affirme-t-il. Et à propos du fait que BPI risque de se voir confier le contrat de revitalisation après la fermeture de Saint-Chamond, il s’étrangle : « C'est immoral, BPI avait intérêt à licencier au maximum, pour obtenir ensuite un marché de revitalisation encore plus juteux. Ils mettent à mort et après, ils bouffent la carcasse ! ») et avec la contrition de la PDG du cabinet BPI (« La fatigue, le stress et la confusion sont à l'origine de cette phrase ô combien malencontreuse. En tant que PDG, j'en suis profondément désolée. Ces mots sont absurdes et ridicules, voire même franchement stupides (…) Dans certains cas, un peu d'empathie ne ferait pas de mal et en l'occurrence, nous en avons singulièrement manqué »).
Tous ces mots. Leur sens, leur vie propre dans les luttes… Sang, mise à mort, carcasse, puis tout d’un coup, empathie. Hier, j’avais aussi fureté sur le blog des « Siemens » de Saint-Chamond, et vu le retour en images sur une opération Ville Morte conduite au plus fort de la lutte. Les photographies sont splendides. La mise en scène, parfaite : en cas de fermeture, les salariés seront précarisés, humiliés, foudroyés, vaincus, fragilisés…

Un constat taraude toutefois : les formes des luttes – nos images, dans tous les sens du terme – blessent parfois. Et ici, à première vue, c’est l’hécatombe. Mais peut-il en aller autrement ?
On n'ira pas à Pôle Emploi, une vidéo de lutte des salariés
de Siemens VAI MT.
Commentaires
c'est curieux comme parfois on a des envies de planter des têtes de consultants au bout d'une pique
Et si c'était le sang des BPI,des PDG et autre qui coulaient en rivière en rougissant le lit de la Loire?
Ca nous changerait!Vivement 1792!
Bonjour, Vous êtes certainement un garçon sympathique mais il m'étonne que le coredacteur de Perpheries.net soit si peu clairvoyant,à mon sens, sur cette questions des luttes. Les ouvriers ou équivalents étant nombreux, c donc la question de l'organisation de ce nombre pour peser et être respecté qui pose problème. Il faut ainsi considérer le rôle des syndicats; à ce sujet, je me permets de vous indiquer l'article intitule "faut il aider les syndicats français?" de nov/déc. 2008, je crois,dans "le Debat".Excellent travail de 2 sociologues nous informant de la corruption et des nombreuses magouilles de ces organisations au détrimant des salaries.