Les mots n'ont aucune importance
Par TL, le mardi 02 mars 2010, 07:42 - La tyrannie de la réalité - Lien permanent
Elle. C’est possible, oui, j’ai dû synthétiser quelques concepts, mais la substance, c’est celle-là.
Lui. Non, non, la substance… (il se masse le crâne) Ces expressions ! Ces expressions, je ne réussis même pas à les répéter. Nous, nous devons être inassimilables. Nous devons être indifférents aux mots d’aujourd’hui. Allez, si vous taillez ces quinze, ces vingt phrases…
Elle. Ce sont les vôtres.
Lui. Celui qui parle mal pense mal et vit mal. Il faut trouver les mots justes. Les mots sont importants.
Elle. Mais il est tard, l’entretien est déjà sous presse.
C’est venu comme ça, en lisant l’entretien accordé par Nicolas Sarkozy à la revue l’architecture d’aujourd’hui, on a irrémédiablement pensé à cette séquence de Palombella rossa, le film de Nanni Moretti, quand le héros, Michele Apicella, joueur de water-polo et député communiste frappé d’amnésie, tente, au bord de la piscine, de modifier le portrait de lui qu’est venue présenter une journaliste.
Et pourtant, c’est évident, nous n’en sommes plus là, vingt ans après la sortie du film : ce n’est plus simplement la « gauche » qui adopte le vocabulaire, et les lignes directrices, du management ou du coaching, mais voilà que la « droite » rapine dans les champs lexicaux de l’émancipation - évidemment, et à l'inverse, sans jamais en tirer la moindre conséquence pratique pour le gouvernement du pays !
Aujourd’hui, à propos du Grand Paris, le président de la République enfile, sur huit pages, une substance molle, des expressions dont on peine à croire qu’il pourrait lui-même les répéter, des mots inassimilables, parfaitement incompatibles avec sa politique, des paroles parfois trop précieuses, bien trop importantes, oui, pour les lui céder. « Il faut prendre aujourd’hui la question des banlieues à bras-le-corps, il faut les intégrer comme jadis Paris a intégré les faubourgs, il faut redistribuer les richesses », affirme-t-il, après avoir appelé, par exemple, à « quitter cette époque productiviste et affairiste » et à « bannir la ville préfabriquée, la ville franchisée avec ses espaces publicitaires, la ville fonctionnelle sans âme, découpée en zones étanches, livrée en tranches aux promoteurs ». « Ce qui doit gouverner l’action des politiques, aujourd’hui, c’est le sens de la mesure, pérore Nicolas Sarkozy, c’est l’union des valeurs morales et esthétiques, le beau, le bon et le juste, c’est la recherche d’une harmonie perdue avec la nature. »
Et quand ses interviewers lui demandent de citer les « sortes de repères du Grand Paris » qu’il préconise d’édifier, le président de la République ne s’attarde réellement que sur un projet de monument… et tombe le masque. « Un autre exemple va vous surprendre, jure-t-il, en tenant sa promesse pour le coup. Le groupe Auchan souhaite construire un très grand complexe commercial, culturel, sportif et récréatif, un équipement unique dédié aux cultures européennes, qui possèderait une architecture exceptionnelle. Ce prototype d’un nouvel « urbanisme commercial à visage humain » pourrait constituer un repère important du nouveau Paris, et je serais heureux qu’il voie le jour dans un quartier sous-équipé du Nord-Est parisien, entre Paris et Roissy. Après avoir défiguré tant de paysages, d’entrées de villes, l’urbanisme commercial et industriel doit aussi faire sa révolution, nous devons l’encourager. »
Quand un homme politique comme Nicolas Sarkozy est capable d’associer hypermarchés et cultures européennes, d’évoquer le visage humain de l’urbanisme commercial, d’en appeler à la révolution et d’y entrevoir le Grand Paris, c’est sûr, les mots n’ont plus aucune importance.
Commentaires
Et pourtant, s'il avait lu Camus il aurait su que "Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde"