Non, je n'ai pas résisté, par Roberto Ferrucci
Par TL, le vendredi 20 avril 2012, 23:10 - La ville est à nous ? - Lien permanent


Qui l’a fait ? Un artiste ? Que signifie ce portrait de Mélenchon,
rue Jacob, à Paris, sans la moindre référence aux élections, au Front de gauche
qu’il guide, sans la moindre trace du rouge qui sert de fond à toutes ses
affiches officielles ? C’est mon premier choc avec la campagne électorale
française, arrivé ici, le 20 mars 2012. La campagne des affiches, je veux dire,
celle qui te surprend au coin de la rue.
Comme le portrait qu’un mois après, j’ai trouvé à Marseille, pas loin de la rue
Jaurès. Même pratique, style différent, c’est sûr, et il ne s’agit sans doute
même pas d’un candidat. Je n’en sais rien, mais il me semble bien que c’est
Cantona qui, du reste, avait émis l’hypothèse d’être candidat, il y a quelques
temps, non ?



A Paris, tout semble rester à l’intérieur des paramètres officiels. Les
affiches collées sur les panneaux prévus, à part qu’ensuite, elles sont
victimes des immanquables retouches, comme dans chaque lieu, à chaque élection.
Peut-être c’était aussi pour éviter ça que Barack Obama avait choisi, en 2008,
de ne pas apparaître sur les affiches électorales. A part qu’ensuite on
découvre aussi dans le XVIe arrondissement, le plus bourgeois et chic, un
parcmètre qui paraît arriver directement de Marseille.

Quand j’étais petit, j’étais fasciné par l’élection du Président de la
République italienne. Tout à fait différente de la française. Notre Président
est élu par le Parlement, et le dépouillement des votes est fait à voix haute
par le président de la Chambre des députés. Et moi, je répétais de mémoire les
votes des candidats, Saragat, Nenni, Malagodi, Pertini. Allez savoir si les
gamins qui, sortis de l’école, se jettent sur les bancs de cette petite place
du Panier, les connaissent eux aussi par cœur les noms des dix candidats à la
présidentielle de 2012.



Marseille est pleine d’affiches, de tracts et d’autocollants, rien que de
Mélenchon. Le grand rassemblement du 14 avril sur les plages du Prado est
annoncé dans tous les coins, sur tous les murs, sur chaque poteau, ou borne, ou
gouttière. Son succès augmente de jour en jour, et surprend tout le monde. Lui
aussi, je crois. Même la photo de l’historique « Pizzaria Etienne », au
Panier, a le signe de Mélenchon, en arrière-plan. Le Panier, enfin, est un
chantier ouvert, des immeubles neufs, des appartements rénovés. Ce qui est en
train de changer, c’est le paysage humain, pas seulement urbain, dans les
parages.

Dans le quartier de la Plaine, il y a aussi cette installation involontaire.
L’arte povera qui prend le pouvoir.



J’étais en train de boire un thé au Panier Marseillais, et arrive une jeune
femme qui, sur la première photo, porte ce beau manteau avec des motifs blancs
sur les épaules. Elle me demande si elle peut me laisser une lettre d’un
certain Mennucci – candidat socialiste de Marseille qui, en fait, la précédait
et que je reconnaîtrais avant qu’il ne disparaisse derrière l’angle – et le
programme de François Hollande. Peu après, dans une vitrine, je remarque
l’affichette de Lisette Narducci, de la « gauche républicaine », qui
remplace, mais je ne vois pas bien comment, Jean-Baptiste Renucci. A ce stade,
je ne serais pas étonné que, parmi les candidats, se trouve aussi un certain
Ferrucci. J’aurais pu trinquer à sa santé à l’Apéro rouge, le 27 mars, si
j’avais été là.



A Draguignan, pendant les Escapades littéraires, organisées par l’association
Libraires du Sud, et avec l’Italie comme invitée (les noms des participants
sont écrits sur le tableau), je découvre que le siège local du Front de gauche
est plus grand que celui du PS.

Un matin, sur la place Saint-Sulpice, il y a cet exemplaire de
Libération par terre. Avant de le ramasser, je n’arrive pas à éviter
un geste, suggéré par le sujet de la photo en première page. Non, je n’ai pas
résisté.
Un reportage inédit de l’écrivain italien Roberto
Ferrucci, auteur notamment de deux livres disponibles en français:
Ça change quoi (Seuil, collection Fiction & Cie, 2010) et
Sentiments subversifs (meet, 2010). A lire aussi sur son blog (en italien)
et sur Humaginaire.