Quelques semaines plus tôt sur la même antenne, Jean-François Copé, le chef de file des députés UMP à l’Assemblée, tente d’expliquer pourquoi il affirme en pleine affaire Woerth-Bettencourt qu’il règne en France un « climat malsain de nuit du 4 août ». « Ce n'est pas tant la question de l'abolition des privilèges qui m'importe, ânonne-t-il. C'est surtout de dire comment est-ce qu'on peut imaginer en 2010 d'avoir une société dans laquelle on est fier de la réussite des autres. Ce n'est pas tant la question des privilèges : bien sûr, personne n'est pour la féodalité, cela va de soi… Mais c'est cette idée que cette époque de notre Histoire, celle de la Révolution, était une époque où, voilà, au nom de euh, au nom de la pureté, en réalité, on a fait beaucoup de mal à beaucoup de nos compatriotes et on a fracturé notre pays… Et ça s'est terminé par une dictature, ne l'oublions pas ! Je veux simplement dire que c'est bien de parler de l'Histoire, mais aujourd'hui, notre vrai sujet, c'est d'essayer de proposer aux Français un rendez-vous de rassemblement. Un rendez-vous dans lequel on n'ait pas crainte de dire que chaque Français est important, celui qui a des difficultés doit être aidé, accompagné, sans assistanat, et celui qui a réussi doit être mis en haut du podium comme un exemple. »

Il faut une synthèse, amis du Tiers État ! La droite nous la trace, sans rire. Dans sa notice du Who’s Who, Patrice de Maistre, le garde-chiourme de Liliane B., a choisi, au-delà de ses hobbies (musique, jeu d’échecs) et des sports qu’il pratique (chasse, golf, voile), de recourir à une drôle d’entrée. On lit au cœur de son état civil, entre ses géniteurs et son épouse : « Illustration familiale : son ancêtre le comte Joseph de Maistre, écrivain, philosophe, homme politique (1753-1821) ». Rappelons que ce théoricien de la contre-révolution, écrivait, par exemple, en 1797 : « Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu et peut-être de tout ce qu’on verra. » Ça a dû lui faire tout drôle, au de Maistre, quand Eric Woerth (on dit parfois que c’est un ministre et un trésorier de l’UMP, mais selon les enregistrements clandestins, c’est « un ami », « en plus c’est lui qui s’occupe » des impôts de Liliane B., « très sympathique », oui, pas comme son épouse qui a un côté « femme de ministre »), lui agrafant la Légion d’honneur en janvier 2008, a dans son laborieux discours, retrouvé au rayon flagorneries d’État par le Canard enchaîné, convoqué Nicolas Sarkozy lui-même : « Ma France, c’est le pays qui a fait la synthèse entre l’Ancien Régime et la Révolution », proclame le président dans le texte du ministre. Et celui-ci d'oser : « Par vos origines et par votre parcours, vous incarnez, cher Patrice de Maistre, cette synthèse si souhaitable pour notre pays. »

Un tel déploiement de success storytelling donne le tournis, non ? Autour du podium, on se serre pour protéger la « réussite », le « talent ». « Vous avez parlé de madame Bettencourt, disait le président de la République, ou le souverain de l’Ancien Régime, ou le chef de l’Etat français – va savoir ! –, le 12 juillet, à la télé. Honnêtement, c’est très... enfin, bon, je comprends bien pourquoi vous le faites, mais enfin, la patrie des droits de l’homme, on devrait être plus respectueux des gens. » En dehors de l’Elysée, c’est curieux, il flotte un autre air… Les mouches volent autour du pot au rose. Des envieux, des jaloux, nous sommes. Des mouches qui surnagent dans le soap opera.

« Je ne vais pas faire la révolution », jure Liliane B. Ah ça ira, ça ira, ça ira ? Ça, oui, ça ira ! Plus besoin de lanternes, on a déjà tant de vessies. Une fiction qui incite à acheter une crème pour vivre à son tour gloire et beauté, ou allumer les feux de l’amour : le soap opera est un genre télévisuel inventé par les lessiveurs américains. Son essor a tout de suite intéressé les patrons de L’Oréal – tiens, tiens – qui aiment se présenter comme les enjoliveurs de la publicité et du monde modernes. Eugène Schueller, le fondateur de l’entreprise, a posé la première bâche sur un immeuble. Son successeur a sponsorisé des émissions de radio-crochet et leurs héritiers montent le tapis rouge au festival de Cannes.

L’Oréal, les Bettencourt, le pouvoir nous racontent des histoires à dormir debout. Dans l’autobiographie de François Dalle, un paragraphe est, je trouve, proprement fascinant à cet égard. « Eugène Schueller consacrait beaucoup de temps au renouvellement des messages publicitaires. C’était pour lui une passion qu’il avait réussi à faire partager à une collaboratrice que tout éloignait pourtant du monde de la publicité, de ses rites et de son maniérisme. C’était en effet une normalienne, retraitée de l’Education nationale et de surcroît la sœur de Jacques Sadoul, qui avait été, à Moscou, un des compagnons de Lénine. Mais il avait été aussi un condisciple de Schueller à l’école primaire de Belleville. Aux yeux de sa sœur, cela avait créé des liens. À vrai dire, nous nous étions tous piqués au jeu de la création publicitaire et l’un d’entre nous avait même eu l’idée d’obtenir de l’orchestre de l’Opéra qu’il interprète, au grand complet, tous les couplets de la musique publicitaire de Dop et de Monsavon. Je me rappelle encore l’étonnement qui m’avait saisi au spectacle de tous ces musiciens interprétant avec application nos ritournelles. »

Consacrés révolutionnaires léninistes par procuration (ce qui sert – sinon, quel intérêt ? – à réécrire l’histoire, à dissiper, d’abord, les puanteurs cagoulardes et l’enthousiasme collabo du fondateur de L’Oréal) et, dans le même temps, chefs d’orchestre d’un opéra de savon au sens strict, les patrons de la multinationale qui compte parmi les plus gros annonceurs au monde détestent les bassesses de la manipulation, en fait, et travaillent au bien commun.

A la fin des années 1980, François Dalle, qui fut aussi administrateur de TF1, de Canal Plus et président d’une école de journalisme (le Celsa), présenté par le Nouvel Observateur comme le « juge de paix » de l’audiovisuel français, donne, dans un long entretien, une idée de la haute éthique qui anime ces bienfaiteurs. « Une TV publique ne doit pas disposer de ressources publicitaires, explique-t-il. La vocation d’une chaîne publique n’est certainement pas de courir après l’audimat. Sa vocation, c’est d’être chef de file de la qualité. Cela n’induit pas que des programmes réalisés sur d’autres chaînes pour le grand public soient de mauvaise qualité. L’appel à la qualité par une chaîne publique formerait l’opinion et forcerait les chaînes privées à un nouvel effort. » Ce n’est qu’après ce développement sur la « qualité » que François Dalle tombe le masque : « A2 et FR3 mangent effectivement des budgets de publicité dont les chaînes privées ont besoin pour vivre. TF1 équilibre sans dégager de profits suffisants, la Cinq doit perdre de 500 à 600 millions de francs et M6, 400 millions. Alors que TF1 devrait normalement gagner de 500 à 600 millions de francs, et les deux autres, 300 millions. » Un peu plus loin, autre exemple de cette singulière dallectique : « Il y a un jeu qui choque certains : la Roue de la fortune. Ce n’est pas mon émission préférée. Mais tout le monde ne peut pas suivre et apprécier les émissions de Bernard Pivot. Ce jeu, venu d’Amérique, passe dans une trentaine de pays, ce qui prouve que, pour un grand public, il est divertissant. Bref, si j’étais le directeur de programmes de TF1, je le maintiendrais. Ce qui ne m’empêche pas de voir les retransmissions de Shakespeare qui passent sur la BBC. »

Toujours à propos de « qualité », dans ce bref extrait d’une émission animée en juin 1971 par l’impayable François-Henri de Virieu, on apprend que la publicité ne doit pas être du bourrage d’arrière-train. C'est celui qui pouffe qui le dit, Dalle encore, Dalle toujours!

Fini de glousser ! Ouvrons les archives. D’autres récits nous parviennent.

De : Jean Chollet
Envoyé : mardi 27 juillet 2010 23:26
À : JOURNAL HUMANITE
Objet : lettre à Liliane B.

Cette lettre à Madame Bettencourt, propriétaire des parfums "l'Oréal" et de plusieurs autres entreprises très prospères, n'a pas reçu de réponse. Elle fut publiée en son temps dans la revue Révolution n° 601. Aura-t-elle plus de chance en 2010 ?

« Très Chère Madame,

Nous n'avons jamais été jusqu'ici en relations d'affaires, excepté lorsqu'aux anniversaires, j'offre à mon épouse quelques produits de beauté.

Aujourd'hui, je vous propose la transaction suivante (aux cours du jour, bien entendu) :

Je suppose que vous aimez les cerises, et je viens de passer cinq heures à les cueillir sur mon cerisier "Montmorency" de plein vent.

Je vous en propose la moitié, elles sont délicieuses. Vous pourrez faire plusieurs bocaux et il vous en restera assez pour égayer votre table durant toute une semaine, si vous prenez la précaution de les conserver à quatre degrés centigrades.

En contrepartie, je vous propose de virer sur mon CCP LA SOURCE n° . . . . . 50 % des sommes qui vous reviennent au bout de cinq heures au titre des intérêts des capitaux que vous avez su faire fructifier, comme j'ai su faire fructifier mon cerisier Montmorency.

Nous n'entamerons ni l'un ni l'autre nos patrimoines respectifs, et je pourrai me livrer à ma passion pour la "vidéo", avec l'ensemble portable U-Matic dont je rêve depuis longtemps.

Nous pourrions, si vous le désirez, déguster ensemble une de ces magnifiques tartes à la Montmorency comme votre cuisinière sait les réussir, et je vous offrirai en retour la vidéo-cassette témoin de l'événement.

Croyez, Très Chère Madame, à mes sentiments respectueusement dévoués.

Jean Chollet

Post-Scriptum. Ne me demandez pas combien de kilogrammes de cerises je vous porterai, je n'ai pas pesé ! Mais cela n'a pas d'importance : ce qui compte, ce sont les cinq heures que j'ai consacrées à notre mutuel agrément. »

En 1978, en sens inverse – des fortunés aux manants –, un courrier d’André Bettencourt, le mari de Liliane B., avait connu un plus grand succès.

« Paris, le 10 février 1978

Madame,

J'ai bien reçu votre lettre du 4 février et je suis intervenu immédiatement auprès de Monsieur le directeur des OPHLM de la Seine-Maritime pour lui recommander un examen bienveillant de votre situation si vous ne réglez vos prochains termes que le 2 mars.

Cependant, une telle bienveillance ne pourra pas être demandée tous les trois mois et il faudrait que vous envisagiez un aménagement de votre budget vous permettant de payer votre loyer dans les délais requis.

Il est en effet très regrettable de devoir payer des majorations de retard ou des frais judiciaires. Peut-être, pourriez-vous, lorsque arrive la pension de votre mari, mettre aussitôt de côté le montant dû à l'OPHLM, cela vous éviterait ce genre d'ennuis.

Je vous prie d'agréer, Madame, mes respectueux hommages.

André Bettencourt »

A l’époque, après avoir donc dressé en long et en large le portrait des sans-emploi, un couple et ses sept enfants, chapitrés par les sans-souci, l’Humanité avait publié les photos des abris des uns et des autres, avec cette légende : « De cette demeure, M. Bettencourt a adressé ses conseils à une famille de chômeurs habitant cette HLM. »

Détail de l'Humanité du 3 mars 1978

C’est la nuit du 4 août, je vous rappelle. Nous y sommes, hors du soap, en plein dans la lutte des classes. Tu ne trouves pas, toi ?