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J’ai à peine quarante ans et c’est terrible à dire, mais avec tous les intérimaires, les contractuels qu’ils recrutent à La Poste, je suis l’un des derniers dinosaures. Moi, je suis fonctionnaire. Je suis arrivé il y a vingt ans, c’était au centre de tri de Bondoufle (Essonne), vous connaissez, non ? Il est menacé de fermeture… À l’époque, il y avait quinze jours de formation ; aujourd’hui, on te colle un uniforme et on te jette dans la rue avec ta sacoche. C’est comme si on me foutait dans une usine demain, devant la machine, et qu’on me disait : « Allez, vas-y ! » Mais passons ! J’ai prêté serment au tribunal de Créteil, j’étais un agent de l’État, cela avait un sens, c’était une forme de reconnaissance de notre rôle, mais aussi une promesse de rendre le service public… Tout est cassé aujourd’hui. Avant, la distribution des lettres, c’était d’abord rendre service à la population. On n’était peut-être pas des confidents, mais on était là, dans le paysage, présents, réguliers : « Tiens, voilà le facteur ! » On était les visages amicaux de l’administration, de l’État… Là, la seule préoccupation, c’est de faire du chiffre. On nous demande de ne plus ramasser les lettres des particuliers parce que ça doit être payant. On nous forme pour des « services médicaments », pour brancher la TNT, relever les compteurs de gaz. Tous nos actes qui étaient normaux sont devenus des gestes commerciaux…

Moi, je ne suis pas contre les patrons en tant que tels, mais c’est qui, les patrons ? À La Poste, on a des gars intelligents qui connaissent les métiers, mais il n’y a plus d’accès vers la hiérarchie pour ceux qui sortent des milieux populaires. Avant, il y avait des mécanismes de progression qui permettaient à ceux du peuple de gravir quelques échelons. Qui c’est qui nous dirige aujourd’hui ? Des jeunes loups, des fils à Sarko qui ne savent pas ce que c’est, les milieux modestes. Nos hauts cadres n’ont jamais touché une sacoche, ils ne savent pas qu’une tournée, c’est difficile. S’ils en avaient touché, des sacoches, ils sauraient ce que nous coûtent leurs réorganisations !

Les anciens facteurs partaient à la retraite avec une larme à l’œil ; aujourd’hui, ceux qui sont dans la boîte à quarante ans ne rêvent que de foutre le camp, tout est dit. Tous les matins, il y a un truc qui merde sur les tournées ; ce n’est plus de la pression ou du stress, c’est de la maltraitance. Et puis on voit la misère. Tout le malaise social est contenu dans ce que l’on distribue : les recommandés, il y en a de plus en plus. Pareil pour les lettres de relance ! Les plis trahissent cette société, comment elle écrase les plus petits, les gens comme nous. Il y a tous ces organismes de crédit à la consommation aussi… C’est ce qui nous tue : « Je pars au ski ou j’achète un plasma, et je paie zéro euros les trois premiers mois. »

Si, demain, je crie que le prix des tomates est trop élevé, je fais de la politique. Les gens ne savent plus où ils en sont, on en est arrivé à du grand n’importe quoi… Pour ceux de ma génération, ça n’a pas été facile : on n’a jamais connu une politique qui soit vraiment désirable — c’est sans doute pour ça que j’ai plus l’âme d’un syndicaliste, que je suis toujours du côté du contre-pouvoir… Après, cette résignation, cette désolation, elles sont entretenues par le pouvoir médiatique, les gens ont tous la télé, j’appelle ça la boîte à caca, moi ! Ils entendent des choses sur le monde, sur ce qu’il faut faire, ce qu’il faut abandonner… Dans la vraie vie, les gens parlent de leurs conditions de travail, de leurs salaires, mais , ils se plient aux impératifs de l’écran : c’est comme ça qu’on en arrive à entendre le smicard se fâcher avec le rmiste… Mais pendant ce temps-là, combien il y en a qui gagnent des millions sans qu’on s’occupe d’eux ? À l’éteignoir, cette question-là ! Avant, il y avait des riches, des pauvres et des moyens : c’était le milieu qui sauvait le système, ça condensait un peu du haut et du bas, il y avait un bout de répartition des richesses, un espoir… Là, il n’y a quasiment plus de gens qui sont au milieu ; tous ceux qui y étaient sont en train de chuter. Les inégalités, on peut en parler aujourd’hui avec des lettres majuscules : l’argent coule à flots pour quelques-uns et les robinets sont fermés pour tous les autres. L’intolérable est .

J’espère qu’un jour, on s’en sortira, nous la majorité.


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Je serais culottée de me plaindre, quand même ! Je n’ai pas de frais de logement. Mon père habite à côté, j’ai cette petite maison de 80mètres carrés sur la parcelle familiale : pas de loyer à payer. J’en vois tellement qui galèrent, alors je ne vais pas dire que je suis dans la misère ! Cela fait neuf ans que j’ai passé le bac, je n’ai pas encore de travail, mais ma famille ne m’a pas laissé tomber. Je dis toujours que je suis bac + 9, mais que je ne serai pas médecin… Attendez, je vous explique !

Après le bac, je suis allée à la fac, je voulais devenir prof d’éducation physique et sportive, avec une spécialisation pour les activités adaptées aux personnes handicapées. Après le deug et la licence, j’ai passé deux fois le concours pour devenir enseignante, il y avait des mères de famille qui le passaient pour la énième fois, j’ai eu de bonnes notes, mais je n’ai pas réussi : plus on supprime de postes dans l’éducation nationale, plus les places sont chères ! Je suis tombée de haut, comme tant d’autres : ceux qui font des facs de langues ou d’histoire, par exemple, sur quoi ça débouche ? À la fin, même si le gouvernement prétend faire des plans pour le handicap, tout est bouché, trop peu d’emplois sont créés. C’est l’orientation qui nous mène dans une impasse. Tout ce qu’on peut espérer ? Des emplois aidés dans des associations pour un an maximum… Du coup, comme mon but à moi, c’est de travailler, j’ai tout recommencé avec un diplôme de technicien supérieur en imagerie médicale. Trois ans de plus ! Je vois le bout des études, il est temps parce que j’en ai ras-le-bol : tant qu’on reste élève quelque part, on n’est toujours pas considéré comme des adultes ! Comme si je n’avais pas envie de grandir, d’être dans la vie active !

Avec le recul, je me dis que ne pas avoir eu ce concours, c’est un mal pour un bien, peut-être. Je suis trop perfectionniste : avec ce qui se passe dans les écoles, ces classes de près de quarante élèves, on ne peut qu’être frustré, à mon avis… L’austérité déshumanise à l’école, mais aussi à l’hôpital, c’est ce que je vois tous les jours. Il n’y a que le rendement qui compte : on fait au mieux avec moins de personnel, on n’a pas trop le temps de discuter avec les malades. Ce n’est pas rien que le malade sente qu’il a un peu d’importance, qu’il n’est pas un pion qu’on manipule. Quand les personnels n’ont plus le temps, par exemple, de laver les cheveux d’un patient, c’est terrible, on touche à l’image de soi : celle du malade, celle du soignant ! C’est de la négligence, mais ce sont des décisions politiques qui la provoquent. Moi, je ne connais rien à l’économie ou à la politique. Cela peut paraître utopiste de revendiquer des moyens pour des personnes handicapés ou des patients à l’hôpital, mais c’est une question d’humanité pour moi. Cette société délaisse les plus fragiles, elle les enterre, les dissimule ; et cela fait tourner en bourrique ceux qui, malgré tout, sont à leurs côtés.


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La nuit, j’ai souvent des insomnies parce que ce n’est pas facile de tout assumer. Mais j’ai un bout de conscience tranquille, j’estime qu’au moins, en refusant ce qu’on me demande de faire, j’évite d’infliger de belles saloperies aux enfants, à mes concitoyens.

Je suis instituteur depuis trente ans. Je suis maire de mon village, Saint-Georges-sur-la-Prée, depuis 2001. Je chante des textes d’Aragon, de Ferrat, et les miens aussi. Pour moi, ça fait un tout, c’est cohérent : je déteste l’égoïsme, l’arrivisme, le mensonge, l’hypocrisie, le paraître. J’essaie de profiter de la richesse de la vie, de ce qui est beau, d’être juste dans ma façon de vivre, avec ma femme, avec les autres. J’ai toujours travaillé en pédagogie Freinet : l’enseignement ingurgité, régurgité, ce n’est pas pour moi, cela occulte l’enfant citoyen. À la mairie, pas question de prendre une décision sans que tout le monde n’ait été consulté ! Je suis communiste, mais je n’ai pas, je dois dire, de talent militant, il faut avoir la niaque pour ça. Je discute tout le temps avec les citoyens, j’essaie de faire en sorte qu’on réfléchisse ensemble. Je ne veux importuner personne, mais c’est toujours utile de discuter à plusieurs. Parfois, il m’arrive de faire l’anachorète, je me dis qu’il faut que je la ferme ! Je ne sais pas toujours comment faire, être toujours sur le qui-vive, ne rien accepter de ce qui se passe, et puis par moments, on baisse les bras. Et pourtant, c’est nécessaire dans cette période d’être toujours en éveil, se révolter peut-être mais surtout dire non, ouvrir un œil pas forcément critique mais avisé. C’est le prix pour retrouver une conscience citoyenne. Même dans mon milieu professionnel, composé de gens qui réfléchissent a priori, c’est compliqué : le ministère nous oblige à évaluer des gamins, c’est le grand truc, faut tout faire rentrer dans des cases… J’ai une petite collègue qui est toute perdue face à ces consignes ; je lui dis d’évaluer mais à sa façon, sans utiliser les outils de l’« efficacité » qui sont contraires à sa conception. Ce sont des petits combats du quotidien, on ne doit rien laisser passer.


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Depuis tout petit, j’ai toujours été volontairement mytho par rapport au racisme, je me suis toujours refusé à le voir. En somme, quand je pouvais soupçonner un délit de faciès, pour moi, ça n’en était pas un. Si je n’ai pas ce logement, ce n’est pas que le proprio n’a pas aimé ma tête, c’est sans doute qu’il manquait un truc dans mon dossier. Je veux avancer, moi, ça ne m’intéresse pas d’en mettre plein la tête à ceux que je soupçonne d’être racistes. Dans de telles situations, ignorer le racisme, c’est le combattre, pour moi ; sinon, on finit par faire de la victimisation à outrance, et ça ne me paraît pas souhaitable ! Cela dit, aujourd’hui, la crainte qu’éprouvent certains de nos concitoyens face à « l’étranger » me fait peur. Vous connaissez le réseau américain Echelon, celui qui surveille les conversations planétaires et qui décèle quand quelqu’un dit « bombe » au téléphone ? Ben, avec « islam » ou « musulman », c’est devenu pareil : il y a des petites lumières qui s’allument dans la tête des gens… « Musulman », c’est devenu synonyme d’« extrémiste ». T’as pas de bol, mon pauvre, avec ta religion qui en fout plein la gueule aux femmes ! L’ignorance tue. La culture, ce n’est pas du luxe, c’est une nécessité, mais beaucoup ont donné une procuration à TF1 de ce côté-là.

Extrait du 4 pages Humaginaires, interventions graphiques par l'Atelier Formes Vives

On monte les gens les uns contre les autres au sein de la même catégorie sociale. Aux cantonales, j’étais président d’un bureau de vote. Sur cent soixante-trois votes, il y a eu cinquante-deux bulletins FN ; je les ai forcément vues, ces personnes, défiler sous mon nez. Cinquante-deux, c’est énorme ! Ce n’est pas un quartier huppé, pourtant. Il n’y a que des pavillons tranquilles, sauf une petite tour que je connais parce que j’y ai habité. Ceux qui votent FN, je les vois, ils ont des vies pas terribles, mais la misère dans cette tour, c’est eux qui y contribuent : ils ne se respectent pas, ils ne respectent pas les autres. Je pense à cette voisine qui fumait des clopes sur le palier, je lui disais d’aller en bas, mais elle s’en foutait, elle pense qu’elle est chez elle, n’est-ce pas ? Nos parents ont contribué à cette situation ; ils ont fermé leurs gueules quand on les traitait de bougnoules. Aujourd’hui, dans ma génération, il n’y a plus à avoir peur, j’appartiens à la France comme tout le monde, j’ai un master en droit et politique de l’habitat, je paie des impôts et je ne m’en plains pas, je n’ai pas droit aux aides au logement et je ne m’en plains pas, je suis dans la classe moyenne. Et je pense faire honneur à la France avec mon parcours et mes sensibilités autant, sinon plus, que certains se considérant comme Français « de souche » !

En Tunisie, en Égypte, ils font la révolution, c’est leur 1789 à eux. Mais ici, tout de suite, le pékin moyen voit la menace, l’immigration. Le peuple français s’appauvrit en s’oubliant lui-même. On ne cherche pas à comprendre. Les droits de l’homme, qui en parle encore aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’on attend pour respecter notre passé ?


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C’est si fragile, la cité ! Les immeubles n’ont pas fini d’être montés que déjà ils sont descendus. Les gens se croisent et se toisent. À l’échelle des villes, on construit une société sur la séparation, alors qu’en Europe, c’est l’inverse : on fait l’union. Il faudrait se parler plus, se voir plus. Confrontés aux pires difficultés, les gens s’enferment : les parents d’enfants en échec scolaire se replient sur eux-mêmes, ils refusent de voir les enseignants, les assistantes sociales de peur d’être stigmatisés comme parents défaillants. Les uns accusent, les autres fuient. Comment refaire du lien ? On a de moins en moins de moyens pour traiter ces situations : alors, on traite ceux qui sont en galère comme des moins que rien, on se contente parfois de les cataloguer quand il faudrait faire plus d’accompagnement individuel. La vie des plus fragiles est devenue comme une audience permanente au tribunal — certains le vivent ainsi, en tout cas. Combien de mères isolées, ces « familles monoparentales » selon l’euphémisme habituel, subissent les coupures d’électricité, accumulent les dettes, sans oser appeler à l’aide de crainte d’être stigmatisées ? Il nous faut des lieux pour refaire cité : l’école devrait en être un, c’est sûr, mais aussi le marché, les associations…

Je m’occupe d’un club de foot, l’Églantine. Ce n’est pas le foot business, mais celui du peuple… Cela redonne confiance, vous savez ! Voilà l’un des lieux du vivre ensemble. Comme une micro-société où les prises de décision sont collégiales, les responsabilités partagées. Il y a de la motivation commune. On a réussi à progresser, grimper des divisions, remporter des coupes. Cela apporte une forme de reconnaissance, c’est du plaisir aussi, il faut bien le voir, une joie collective. J’ai vu des gens pleurer au foot, je n’aurais jamais cru connaître de telles émotions avec les autres.


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Ma femme, elle pourrait vous le dire à combien ça va chiffrer, la suppression de la déduction de la complémentaire santé sur les impôts… Bien sûr, on va admettre qu’on a encore de la chance de payer des impôts, mais quand on est comme nous, à la retraite depuis dix ans, on redonne un mois de pension, ce n’est pas évident, vu le montant qu’on touche… L’année dernière, il a fallu que je change de lunettes, ça m’a coûté 1 200 euros, eh bien, cette somme, je peux vous dire qu’il faut aller la chercher loin dans nos poches avant de la trouver ! À la télé, ils disent que les prix n’augmentent pas tant que ça, mais l’indice, il est calculé sur des trucs qu’on n’achète pas tous les jours, des frigidaires, des téléviseurs dont les prix diminuent, parce que, pour le reste, les fruits et légumes, le gaz, l’électricité, l’essence, c’est la flambée totale !

J’ai entendu dire qu’à Bourges, il y a désormais une banque pour les riches, ceux qui veulent ouvrir des comptes à 250 000 euros. Voyez où on en arrive ! C’était quoi déjà, la devise de la République française ? Liberté, égoïsme, fric ?

Il suffit d’ouvrir l’œil. Avec la dégradation du pouvoir d’achat, la pauvreté gagne des couches de population qui étaient épargnées jusque-là. Nous, par rapport à nos parents, on a connu un progrès dans la vie : eux, ils avaient peiné ; nous aussi, au début, mais après, ça a été, on a pu vivre normalement, sans excès. Jeunes mariés, on pouvait se payer un gâteau tous les dimanches ; les jeunes d’aujourd’hui, ils n’ont plus qu’à tirer la langue, je ne leur vois pas un bel avenir… Les demandes alimentaires explosent. Et maintenant ce sont les associations caritatives elles-mêmes qui s’interrogent : comment joindre les deux bouts ? Elles pallient l’absence de l’État. Je crois bien que si les œuvres caritatives n’existaient pas, ça serait la révolte : les gens voleraient dans les magasins.

Quand ma mère est morte et qu’on a voulu fermer son compte en banque, ça a été très compliqué : il n’y avait jamais assez de papiers, toujours plus de frais à payer. Et puis, rapidement, le banquier a fait une offre pour qu’on laisse l’argent dans son établissement. Mais foutez-nous la paix, nous sommes en deuil ! Les profits des banques sont indécents.


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Ça ne nous rassure pas de savoir qu’il y a pire ailleurs. Ça ne calme pas de se dire qu’on ne va pas régler tous les problèmes du monde. Par contre, là, ici, faire ce qu’on peut avec ce qu’on a, c’est déjà ça. Quand on rentre dans la vie des gens, on ne peut plus s’en dégager. C’est par l’église que j’ai rencontré Marie-Jeanne et ses quatre enfants, arrivés du Congo Kinshasa. Elle était au centre d’accueil des demandeurs d’asile (Cada). Elle ne mangeait plus parce qu’elle devait payer son avocat. Sa demande venait d’être rejetée. Le réseau d’amis l’a prise en charge. Ce n’est pas de la charité, c’est une relation fraternelle.

Depuis, on va au Cada, on veille. Les autorités doivent savoir qu’il y a des gens qui sont là, témoins de ce qui se passe. C’est terrible à dire, mais quand il y a des Blancs dans le paysage, à la préfecture, ils ne parlent plus du tout pareil aux demandeurs d’asile… L’administration infantilise les étrangers, on ne veut pas les comprendre, les entendre. Quand ils tentent de renvoyer Firmin en Afrique du Sud en expliquant que là-bas, c’est une démocratie, on rétorque qu’en l’occurrence, même avec son passeport sud-africain, il sera toujours considéré comme un « voleur » parce qu’il est arrivé d’Afrique centrale, que, reconnu à son accent, il sera persécuté. Il faut toujours plus de preuves, même quand les faits sont là ! Dans leurs fuites, ces gens n’ont rien emporté… On cherche la faille dans leurs histoires, on soupèse tous les détails. Et pendant ce temps, en France, il y a plein de gens qui n’arrêtent pas de gruger vraiment, qui travaillent au noir, fraudent l’impôt…

Ces gens viennent parce qu’ils sont en danger. Pour nous, ce ne sont plus des étrangers, mais des proches. Le monde devient un village, c’est un autre rapport à la planète. Il faut que vous entendiez ce que disent les demandeurs d’asile, parce que sinon, qui va le faire ?


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Il y a eu un passage à vide, c’est sûr. Un creux. Peut-être qu’on n’a pas su évoluer avec la société… Enfin, on n’a pas voulu surtout, évoluer dans ce sens-là, galoper nous aussi derrière l’individualisme. Ça va faire trente-sept ans que je suis chez Denison Parker, un groupe qui fabrique des pompes hydrauliques, racheté maintes et maintes fois, dont les effectifs sont passés de quatre cent cinquante salariés quand j’y suis rentrée à cent quatre-vingt-douze aujourd’hui. Je suis représentante syndicale CGT depuis 1976 : j’ai été longtemps au comité d’entreprise, c’était le côté culturel qui m’intéressait, le théâtre, les musées, les sorties champêtres ou même les concours de boules, de pêche… On avait une tradition ouvrière très forte : c’est de Denison que sont issus Jacques Rimbault qui a été maire de Bourges ou Fernand Micouraud qui l’a été à Vierzon… Tout cette histoire a été taillée en pièces, réduite comme peau de chagrin : ça n’intéresse plus la majorité des salariés, les sorties collectives, le mouvement ouvrier ! Tout ce qu’ils veulent à présent, c’est des bons d’achat… Comment récupérer un peu de fric quand nos salaires stagnent ? Cela peut se comprendre, mais bon.

Pour moi, c’est douloureux, évidemment : j’ai l’impression que les dernières années que je vais passer dans la boîte vont être pénibles. Déjà que grâce à Sarkozy, ça fera sept ans de plus, au lieu de cinq ! Quand quelqu’un part à la retraite, il n’y a même plus de pot, la plupart du temps : tu as travaillé trente-quarante ans avec un gars et du jour au lendemain, il disparaît sans rien dire. Même les amitiés sont comme effacées…

Tout ça pour dire que c’est dans le travail que beaucoup se joue de notre société en général. Ça a été pensé scientifiquement dans les entreprises, cette façon de casser toute perspective collective. C’est un conditionnement : tout le travail a été individualisé, il doit entrer dans des graphiques personnels. Chacun son compte, chacun sa gueule ! Plus de contacts ! Je suis dans un bureau, on est cinq dans un open space et, plutôt que de parler devant tout le monde, le chef de service envoie des e-mails aux collègues…

Avant, on faisait des matchs de foot avec les bureaux contre les ateliers, c’était sympa. La dernière fois qu’on a essayé, on n’est pas parvenus à faire une équipe…


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Je conduis des trains depuis le 1er juillet 2002. J’ai d’abord bossé en grande banlieue parisienne. Ceux qui font ça, ils aiment bien, à vrai dire : on a du matériel qui tombe moins en panne, ils voient plus de jolies filles sur les quais que ceux qui font des trains de marchandises la nuit… Après, je suis revenu ici. Depuis que je suis à la SNCF, je n’ai connu que des luttes pour ne pas perdre, jamais pour gagner quelque chose vraiment… Tout le monde nous dit qu’il faut nous adapter à la concurrence, la direction, le gouvernement, les médias… Que c’est la voie à suivre, la seule ! Tout le monde semble contre nous, forcément, ça fait cogiter dans les têtes… Tous les jours, il y a des incidents et on est en première ligne avec les usagers ; tous les mois, on a une « réorganisation » qui nous tombe dessus…

J’ai toujours été, je ne dirai pas écologiste, mais sensible à l’environnement. Et ce qui m’écœure, c’est ce double langage : on n’a que l’écologie, le développement durable, l’environnement à la bouche dans les grands discours politiques, mais en pratique, on fait des choix qui piétinent allègrement toutes ces ambitions proclamées sur tous les tons. Les cheminots sont bien placés pour le savoir. À la SNCF, on assiste depuis des années au démantèlement du fret pour des motifs uniquement financiers. Et tous ces camions qui sont sur les routes, alors qu’ils pourraient être sur les rails ? Et toutes ces lignes de transport de voyageurs qu’on ferme parce qu’elles ne seraient pas assez rentables ? C’est terrible, ces paroles en l’air ! Cela crée la désaffection : plus personne ne croit en rien, et ça s’explique quand le gouvernement ment effrontément…

Extrait du 4 pages Humaginaires, interventions graphiques par l'Atelier Formes Vives

Je connais bien les guichetiers dans les gares. C’est eux qui, avec les agents d’accueil, prennent tout dans la figure au moindre incident ! Ils sont en première ligne comme des pauvres clampins, et ils ramassent : « Vous êtes des fainéants ! » « Vivement que vous soyez privatisés ! » Toutes ces bêtises ! Ce face-à-face est voulu par la boîte ! La seule occasion où la direction parle des « usagers » du service public, c’est quand nous sommes en grève. Parce qu’en temps normal, il n’y a que des « clients » qu’on remboursera si jamais on a un problème, plutôt que d’assurer nos missions de service public. On fait du commerce, on fait des profits. Mais est-ce ce qu’on veut ?

J’aimerais bien qu’à un moment, les citoyens puissent dire dans quelle société ils désirent vivre. Qu’on arrête de faire passer la casse de tous les services publics en loucedé. Qu’à un moment donné, on décide : veut-on des services publics qui garantissent l’égalité de tous ou veut-on que chacun se démerde tout seul pour l’école, pour la santé, pour les transports ? Au moment où les États-Unis sont en train de mettre en place un système de protection sociale, nous, on file à toute allure en marche arrière… Y a-t-il quelqu’un qui osera dire que c’est bien ?


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J’aimerais bien m’installer dans une petite maison avec ma copine. Pour le moment, on a deux appartements, ça coûte plus cher qu’une petite maison. On est en train de faire des visites. Mais ce n’est pas simple quand on est intérimaire. Comment on peut faire des projets dans cette précarité ? J’ai trente-deux ans, c’est plus si jeune quand même…

Je le vois bien, les boîtes auraient les moyens d’embaucher en CDI et de payer mieux leurs salariés. Mais on doit se taire, il ne faut pas râler. « C’est la crise », nous a-t-on dit. On est des numéros, prisonniers de la précarité. Pendant un an, j’ai pas trouvé de boulot. Tous les intérimaires avaient sauté partout. J’étais inscrit dans toutes les agences de la ville, mais il n’y avait rien nulle part. Maintenant, il y a de nouveau du taf, et ils nous maintiennent dans la précarité, alors qu’en plus, ils touchent plus de 2 000 euros d’aides publiques par emploi créé. Pas le choix du coup : on prend ce qu’il y a. Et pendant ce temps, les PDG, les patrons, ils sautent avec leurs parachutes de plusieurs millions d’euros. Selon qu’on est ici ou là, on n’est pas remerciés de la même façon dans la vie…


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On est engagé dans une drôle de voie. Le capitalisme, nous a-t-on dit dans les années 1970, devait apporter du mieux-être ; il n’a donné que le consumérisme. L’argent est le seul dieu qui reste. Nos cerveaux sont des jardins, mais quand on ne les arrose qu’avec du pognon, c’est pas terrible ce qu’on y trouve. Je ne suis pas éducatrice, je suis comédienne et je fais de temps en temps des ateliers dans les collèges : les mômes, ils sont parfois cons comme des manches, il faut le dire ! Ce n’est pas de leur faute, c’est la spirale dans laquelle ils sont emportés, c’est sûr… Ils ont treize-quatorze ans et, quand on sollicite leurs imaginaires, PAF ! on s’écrase contre des murs. Des murs ! Rien qui transpire. Aucun accès à leur sensibilité. Il faut taper, creuser, pomper, derrière les grands blancs… C’est terrible parce que, putain, ce sont nos âmes, nos esprits, nos cœurs, tout ce qui fait l’humanité, et si, à cet âge-là, il n’y a déjà plus rien, qu’est-ce qu’on peut redouter pour la suite ?

Je travaille parfois avec des gens en très grande difficulté — des chômeurs, des érémistes, des handicapés — qui ont une part d’imaginaire, d’humanité, de poésie. Pendant que les discours politiques dominants flattent les instincts, que chacun se replie sur son individualité qui n’a rien à voir avec l’intimité, je veux croire encore à la douceur, à la gentillesse, au regard bienveillant, à la décence collective. Moi, je n’ai pas de boutique, rien à vendre, on dira que c’est facile, alors. Il faudrait mettre des philosophes dignes de ce nom à la tête de l’État — pas des BHL qui nous emmerdent ! Des gens qui réfléchissent au sens de la vie. Je crois que les artistes doivent se remuer aussi, sortir des ghettos confortables. Il y a des cœurs à toucher. Si le quotidien de la majorité finit reclus dans les limites des grandes surfaces, ce monde n’est plus qu’une vaste prison.

Il faudrait pouvoir vivre.


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Textes : Thomas Lemahieu, avec Adrienne Bonnet, Gérard Caquais, Mickaël Coeurjoli, Mohamed Farhan, Vincent Faucheux, Fabien Lathierre, Mounire Lyame, Fabienne Montigny, Manu Neveu, Corinne Ollivier, Valérie Portebois, et X.

Merci à Alain Azam et Nicolas Sansu

A lire aussi: Voix, doléances, slogans, par Sophie Wahnich ; un extrait de l’appel du Tambour des doléances qui recueille et publie des doléances de tous les horizons depuis l’automne. A voir: la mise en forme du quatre pages réalisée par Nicolas Filloque et Adrien Zammit de l’Atelier Formes Vives. Les trois images illustrant cette édition électronique en sont extraites. Et, enfin, à relire ou à revoir: Révolution, remettre les pendules à l'heure, par Sophie Wahnich et Formes Vives, une double page publiée dans l'Huma le 13 juillet 2010.