« D’ici là, comment vivre au présent ? Quelles conclusions tirer ? Comment agir ? J’ai quelques lignes de conduite à suggérer maintenant que le point de repère a été établi. »

« De ce côté des murs, on prête l’oreille à l’expérience, aucune expérience n’est considérée comme périmée. Ici, on respecte l’action de survivre, et c’est une banalité de dire que la survie dépend fréquemment de la solidarité entre camarades prisonniers. Les autorités le savent – d’où l’utilisation de la détention au secret, par l’isolement physique ou par leurs appels en mode vibreur, ce par quoi la vie de l’individu est coupée de l’histoire, de l’héritage humain, de la terre et, par-dessus tout, d’un avenir commun. »

« Ignorez les bavardages des geôliers. Bien sûr, il y a les méchants geôliers et les moins méchants. Dans certaines circonstances, il est utile de noter la différence. Mais ce qu’ils disent, y compris les moins mauvais, c’est de « la merde ». Leurs hymnes, leurs mots d’ordre, leurs termes incantatoires sécurité, démocratie, identité, civilisation, flexibilité, productivité, droits de l’homme, intégration, terrorisme, liberté sont répétés et répétés dans le but de confondre, diviser, distraire et calmer la totalité des codétenus. De ce côté-ci des murs, les mots prononcés par les gardiens sont dépourvus de sens, et ne sont plus utiles à la réflexion. Ils ne pénètrent rien. Rejetez-les même de vos pensées intimes. »

« Par contraste, les prisonniers ont leur vocabulaire à eux qui nourrit leur pensée. Beaucoup de mots sont gardés secrets et beaucoup sont des termes locaux et leurs nuances innombrables. Petits mots et petites expressions, petits et pourtant renfermant tout un monde : Je-vais-te-montrer-comment-je-fais, des fois-formid, pajarillo, des-trucs-qui-s’-passent-dans-l’aile-B, à poil, prends-cette-petite-boucle-d’oreille, mort-pour-nous, fonce-dessus, etc. »

« Entre codétenus, il y a des conflits, parfois violents. Tous les prisonniers sont en état de privation, mais il y a des degrés de privation et les différences entre ces degrés provoquent l’envie. De ce côté-ci des murs, la vie ne vaut pas grand-chose. L’impersonnalité même de la tyrannie globale encourage la chasse aux boucs émissaires pour trouver instantanément des ennemis définissables parmi d’autres prisonniers. Les cellules asphyxiantes deviennent alors une maison de fous. Les pauvres attaquent les pauvres. Les envahis pillent les envahis. Il ne faudrait pas idéaliser les camarades prisonniers qui partagent la même prison. »

« Sans idéaliser, retenez simplement que ce qu’ils ont en commun – à savoir leurs souffrances inutiles, leur endurance, leurs ruses – ont plus de sens, parlent davantage que ce qui les sépare. Et de cela naissent d’autres formes de solidarité. Les nouvelles solidarités commencent par la prise de conscience mutuelle de leurs différences et de leur multiplicité. La vie est donc ainsi ! Une solidarité, non pas des masses mais des gens qui se connectent, une solidarité bien plus appropriée aux conditions de la prison. »

Autre extrait du livre de John Berger, Dans l'entre-temps, réflexions sur le fascisme économique (éditions Indigène, Montpellier), en guise de complément à la discussion sauvage, parue dans l'Huma du 9 janvier 2010, lisible ici.