Ni ouvrier sidérurgiste lui-même, ni guide d’un parc d’attractions, Emmanuel refuse avec obstination de conjuguer cette histoire au passé ou de mettre la sidérurgie au passif de la région. Il y a deux semaines, avec ses copains, il a organisé un week-end de rencontres et de concerts, un événement baptisé la « Nouvelle industrie lorraine », avec des syndicalistes de la sidérurgie CFDT, CGT et OGB-L (une organisation luxembourgeoise qui syndique aujourd’hui des milliers de frontaliers français) et d’autres groupes comme la fanfare industrielle de la Vallée de la Fensch et les poètes bruitistes d’Harcelor venus de Dunkerque - évidemment. « Notre idée centrale, c’est de réunir dans un même lieu des ouvriers et le reste de la population, raconte-t-il. On constate que les gens se détournent de la sidérurgie, voire qu’ils la rejettent carrément parce que c’est une histoire douloureuse, que les boulots sont pénibles. Ça nous semble aberrant parce que tout le paysage, toute la culture, tout ce qu’on a encore, malgré tout, vient de là… »

Le festival s’est déroulé sur le site touristique d’U4, un des hauts-fourneaux d’Uckange transformé en musée après sa fermeture en 1991. « C’est un peu un cimetière, ce truc, reprend Emmanuel. Et pour nous, c’est vachement plus compliqué d’intervenir ici qu’ailleurs ! On en est à la cinquième édition de la « Nouvelle industrie lorraine », mais c’est la première fois qu’elle se déroule dans la Vallée de la Fensch ; avant, on est allés en Belgique, en Allemagne ou à Nancy… C’est invraisemblable parce que, pour nous, il est parfaitement naturel de parler des sidérurgistes, de leurs compétences, de leurs grandes luttes sur le site d’un haut-fourneau. C’est un endroit qui nous appartient à tous, mais qui a été retourné complètement, et où on finit par ne proposer à la population que des spectacles de clowns ou de marionnettes. Rien de ce qui s’y passe d’habitude ne rattache le lieu de près ou de loin à l’histoire sociale des hommes qui l’ont construit, qui y ont vécu. Je n’ai rien contre les clowns et les marionnettes, mais les sidérurgistes, c’est bien aussi, quand même ! »

Or, pour Emmanuel, il y a tant de leçons à tirer des combats sociaux menés en Lorraine. « A Uckange, en l’occurrence, il y a eu une longue lutte, très inventive, très puissante avant la fermeture en 1991. C’était des gars de la CFDT, de vrais furieux, qui la menaient. Franchement, chapeau ! Tu connais Jean-Louis Malys ? Lui, il était le délégué du haut-fourneau à Uckange et maintenant, il s’occupe des retraites à la CFDT. Pour moi, c’est un héros. Tu veux son numéro de portable ? »

Journaliste à France 3 Lorraine – mais c’est une autre histoire –, le punk est en quelque sorte un reconverti de la sidérurgie lorraine. Avant de profiter, au terme de 47 ans de turbin, d’une retraite de 1.000 euros par mois, le père d’Emmanuel a été ouvrier à Hayange, puis à Florange, syndiqué à la CFDT par atavisme familial (un tonton prêtre-ouvrier), dans ce qui est devenu, au gré des plans, des fusions-acquisitions-destructions et des OPA, au fil de la privatisation des profits et la nationalisation des pertes, le groupe Arcelor-Mittal… Mais le fils, quand il était plus jeune, a bien failli faire comme tout le monde : mettre les voiles et oublier. Parti aux études à Grenoble, puis à Marseille, il ne doit son retour en Lorraine qu’à l’absence de jobs. « Si j’avais trouvé du boulot là-bas, j’aurais, moi aussi, fait l’Américain, il n’y a pas de doute, reconnaît-il. Parce que je m’en foutais de ces histoires de sidérurgie ! » La preuve ? Lui qui, à présent, épate en évoquant une photo de haut-fourneau à Ougrée dans la banlieue de Liège en Belgique ou en citant d’épiques épisodes à la Chiers de Vireux dans les Ardennes françaises, n’a, à l’époque où il vivait dans les Bouches-du-Rhône, pas foutu les pieds à Fos-sur-Mer pour y admirer les installations et respirer les odeurs de la sidérurgie.

« Puis voilà, je suis revenu, constate-t-il. Et alors que la Lorraine ressemble de plus en plus à l’Afghanistan ou à Haïti, un de ces pays où tous les jeunes et les élites foutent le camp, je pense que c’est ici qu’il faut agir. Même si ce n’est pas facile, et si, souvent, les socialistes de droite qui se contentent de gérer les affaires de poubelles nous voient comme des ennemis. Nous sommes des bénévoles, des pieds nickelés, et on sent bien qu’on gêne quand on arrive… Mais c’est une erreur ! On a toujours des choses à apprendre des hommes qui ont fait la richesse de ce pays, des luttes qu’ils ont menées… Ici, ça a basculé très vite, la solidarité s’est effondrée comme un château de cartes ; c’est le dernier arrivé qui paye quand l’avant-dernier ferme la porte. Cette casse de la solidarité, c’est ça qui me bouffe le plus. Les gens dans la merde, s’ils savaient encore se soutenir mutuellement, ils s'en sortiraient mieux. Maintenant, quand les syndicats appellent à des actions, ils sont quinze devant la boîte ; avant, t’avais 3.000 mecs devant le portier ! Quand ils ont fait la « grosse » manif pour sauver l’aciérie de Gandrange, ils n’étaient que 2.000. Ce n’est pas normal. Il y a un désespoir qui les jette dans les bras d’un Sarkozy promettant qu’il va les sauver. T’es désespéré, tu crois en tout et n’importe quoi ! »

Dans leur manifeste, les activistes écrivent : « Le Front de libération de la Lorraine Harsh Punk appelle à l’insurrection partout où elle est possible, à allumer autant de brasiers sonores que de barricades visuelles, comme autant de zones d’autonomie temporaire où les autorités n’ont plus de prise, afin de nous libérer enfin de toutes les entraves mises en place par le capitalisme arriéré des maîtres de forge. »

« En dehors de l’association et de la musique, je ne suis pas spécialement un militant, avertit Emmanuel. Je vais tenter d’aller aux manifs pour les retraites, mais ce n’est pas évident… Attention, moi, je n’ai jamais mené de luttes, je ne vais pas aller expliquer aux autres comment ils doivent faire. » Sur scène, les Muckrackers portent des cagoules – « ce qui compte, c’est ce qu’on fait collectivement », évacue Emmanuel. Inspirés notamment par un groupe légendaire de la musique industrielle, Test Dept, qui, en 1984, enregistra un album avec un chœur de mineurs en lutte contre Thatcher, les musiciens revendiquent de mettre « un maximum de matière » dans leurs morceaux. Tout en déplorant : « On ne sera jamais aussi bruyants qu’un haut-fourneau ou qu’un laminoir. »

Trop modeste.

Une version, très condensée, de cette rencontre sera publiée dans l’Humanité de demain, dans le cadre d’un feuilleton de reportages sur l’agitation sociale, réalisés en Moselle et dans le Morbihan (à lire tous les jours jusqu’au 1er octobre).

Les éclats sonores qui illustrent ce billet proviennent d’échantillons de l'album Uckange 4 des Muckrackers.