Vice-versa : Silvio Berlusconi désire la même boisson diététique que toi ?
Par TL, le mardi 27 avril 2010, 15:33 - La tyrannie de la réalité - Lien permanent
C’est un roman excellent, Ça change quoi, le livre de Roberto Ferrucci qui paraît ces jours-ci au Seuil, dans la collection Fiction & Cie. J’ai rencontré son auteur pour un entretien publié mardi dernier dans L’Humanité (lire les annexes ci-dessous). L’« action » se déroule à Gênes pendant les journées de protestation contre le G8 en juillet 2001. Tout a été dit, prouvé – et, à sa manière, par la fiction, l’écrivain italien participe au mouvement pour la vérité et la justice sur le G8 ensanglanté de Gênes -, mais en fait, dans les représentations passées au tamis de la connotation et des préjugés, aujourd’hui, tout paraît beaucoup plus confus. Envie de prolonger, du coup, avec quelques considérations accidentelles sur l’Italie, la France, les images, les mots et la politique.
1. Dans Vice-versa, un bref texte publié le 7 août 2001 dans le quotidien il manifesto, un autre écrivain italien, Erri De Luca, avait déjà vu juste : « La police proteste : ces vidéos / s’avèrent montées à l’envers, / en les mettant dans le bon ordre / on voit les têtes, les corps, les membres / frapper les matraques avec violence / de bas en haut / et le sang qui était répandu déjà / rentrer à sa place dans le communiste. / On voit même un crâne qui, depuis la terre, / plonge la tête la première contre la chaussure / du fonctionnaire pris à contre-pied. »
2. Au sujet de la double page avec l’entretien publiée dans L’Huma, quelqu’un me reproche d’avoir utilisé le mot « massacre » pour qualifier la situation à Gênes pendant le G8. « Un massacre, c’est quand il y a beaucoup, beaucoup de morts », me dit-on. J’ai honte.
3. À présent, on en est là – vice-versa. On est mal. Les films sur Gênes sont innombrables. Les photos aussi. « Le G8 de Gênes, c’est le premier grand événement dont on a témoigné en format numérique », rappelait Roberto Ferrucci au cours de l’entretien. Pourtant, quelques années plus tard, dans leurs bases de données, les agences de presse ne présentent plus que l’iconographie attendue des heurts violents entre manifestants et policiers. Des pierres qui volent, des voitures qui brûlent, des vitrines brisées, quelques manifestants traînés à terre, un jeune homme mort, Carlo Giuliani, abattu d’une balle dans la tête par un gendarme, son cadavre étalé sur la Piazza Alimonda. Non sans difficultés, on finit par trouver une photo du cortège des Tute Bianche, ces militants qui, pour partir sans instruments offensifs à l’assaut de la « zone rouge », avaient troqué à Gênes leurs tuniques blanches (d’où leur nom en italien) pour des accoutrements en mousse et en carton. « Mais ils ont l’air violents, ces mecs », me glisse-t-on dans les couloirs. Ach, merdalors ! Pour Ferrucci, « il y avait chez les Tute Bianche une théâtralisation de la lutte, il s’agissait d’être ironiques avec les puissants, de jouer presque : ceux qui font la guerre, ce sont les huit dirigeants du monde réunis dans leur sommet au cœur de la « zone rouge »… Le problème, c’est qu’autant le pouvoir que les Italiens en général ont pris cette représentation au sérieux. C’est absurde. Comment peut-on prendre au sérieux quelqu’un qui prétendrait partir en guerre avec des lunettes de ski et des déguisements de mousse multicolore faits à la maison par sa maman ? C’est la confirmation d’un phénomène proprement italien, à mes yeux : la satire n’existe plus, elle est prise très au sérieux. »
4. Dans son roman, Roberto Ferrucci fait vivre simplement, précisément – et c’est toute la force de sa littérature – la densité de ces journées génoises. Dans l’une des nombreuses scènes marquantes, le narrateur se trouve dans une petite boutique du centre ultra-populaire, en plein cœur de la « zone rouge », une espèce de musée en l’honneur de Fabrizio De André, l’immense chantauteur anarchisant de Gênes et cousin outralpin de Brassens ou Leonard Cohen. Il y croise un homme qu’il identifiera plus tard comme un des chefs de la police, planificateur de la boucherie de l’école Diaz où, dans la nuit du 21 au 22 juillet, des escouades de flics briseront les os et répandront le sang de 93 manifestants endormis. Ce n’est pas de la fiction, Ferrucci a vu cet homme, là-bas, acheter le disque de la dernière tournée de De André et signer le livre d’or. Il ne donne pas son nom – ça change quoi – mais il avait ce visage imprimé sur les photogrammes de la petite vidéo à travers laquelle il prenait des notes visuelles. C’est ainsi, le peuple peut aimer en même temps Berlusconi et De André. Et à l’intérieur du peuple, les keufs partagent des morceaux du même imaginaire que les autres – on sait que, pour Pasolini, les policiers, comparés aux étudiants de l’après-68, représentaient l’essence du peuple, mais c’est une autre histoire, non ?
5. Dans l’hebdomadaire Carta, un des rares espaces d’opposition conséquente encore vivace en Italie, je lis un papier récent sur les opérations de storytelling de Berlusconi. Dans une parenthèse, une citation de Warhol retient l’attention : « Nancy Reagan désire la même boisson diététique que toi. » Manifestement un peu arrangée à la sauce altermondialiste, voici la citation pop avant trahison : « Nancy Reagan boit du ***, Gloria Vanderbilt boit du ***, Jackie Onassis boit du ***, Katharine Hepburn boit du *** et, pensez-y, vous pouvez boire du *** aussi. ***, c’est ***. Et qu’importe le niveau de votre richesse, vous n’en aurez pas un meilleur que celui que la SDF au coin de la rue est en train de boire. Tous les *** sont les mêmes. Et tous les *** sont bons. Nancy Reagan le sait, Gloria Vanderbilt le sait, Jackie Onassis le sait, Katharine Hepburn le sait, la SDF le sait et vous le savez. »
6. Dans la conversation, Roberto Ferrucci évoque un « sentiment d’impuissance » face au berlusconisme, sentiment « décuplé » pour l’écrivain parce que « la littérature en Italie, ce n’est plus rien, absolument rien ». « Chez nous, il y a parfois, relate-t-il, des gens qui se demandent : Ah si Pasolini était encore vivant, qu’est-ce qu’il écrirait sur ce qui nous arrive ? Je suis sûr, moi, que si Pasolini était encore vivant, il n’écrirait plus nulle part dans les journaux. Il n’y a plus personne dans la presse, plus de lieux pour les écrivains. Peut-être se sont-ils résignés, mais surtout, ça n’est plus possible. »
7. Fabrizio De André - encore lui, mais cette fois, c’est moi qui insiste - a intitulé un album, parmi les derniers avant sa mort, Le nuvole (« les nuages »). Il s’ouvrait sur cette déclamation, ici remontée avec l’extrait d’un reportage de Radio Popolare, le 21 juillet 2001, dans le cortège sur le front de mer, dans le smog des lacrymos.
Et dans Ça change quoi, cela donne : « C’est que depuis ce jour-là même les nuages n’ont plus la même signification pour moi. Et le brouillard non plus. Les nuages et le brouillard, que je m’étais habitué à aimer avec Angela, allongés pour les observer de tous les endroits possibles – il y a seulement depuis l’asphalte d’un parking, un après-midi, que je lui ai dit non, là non, avec tous ces gens autour, quand même. Ou bien quand nous nous perdions dans la brume de sa campagne, comme si nous deux, myopes, nous avions enlevé tout d’un coup nos lunettes. Et des fois nous les enlevions, et nous nous mettions à courir, aveugles, dans le brouillard, et ce qu’on se prenait comme égratignures, souvent, dans ces buissons. Jusqu’à tomber, et je lui disais que oui, là oui, malgré le froid. Pour ça aussi j’avais bien fait, à l’époque, de lui dire je m’en vais, il y a longtemps. Je n’aurais plus été capable de les regarder, à partir de ce jour-là, avec elle, les nuages et le brouillard. Car depuis ce jour-là, les nuages et le brouillard évoquent à jamais l’odeur indescriptible des gaz lancés à Gênes. Non, on ne peut pas la décrire, cette odeur. Essayez seulement d’imaginer que vous êtes à la plage et que vous regardez les nuages, comme vous faisiez quand vous étiez enfants, allongés sur le sable, après la baignade par exemple, et que chaque nuage, au lieu d’évoquer quelque chose d’apaisant, au lieu d’être la palette qu’on nous a apprise, une fois un visage, une autre fois un animal, une fois autre chose encore, est une morsure au creux de l’estomac, un nœud âcre qui vous serre la gorge. Imaginez que ce soit un nuage de Gênes, le nuage que vous êtes en train de regarder. Des nuages tirés par des fusils, lancés par les hélicoptères, des nuages vénéneux, dévastateurs. » (pages 149-150)
8. Le 20 mars dernier, une journaliste de L’Unità, grimée en supportrice de la droite italienne décomplexée, s’est glissée, avec une caméra, dans les travées d’un grand rassemblement à la gloire de Silvio Berlusconi à Rome. « L’amour vaincra toujours l’envie et la haine » - c’était écrit sur les t-shirts. Elle a interrogé une vingtaine de participants, posant des questions basiques : « Et vous, pourquoi soutenez-vous le Cavaliere ? Quelles mesures concrètes, quels grands travaux retenez-vous ? »
L’infiltrée. Quelle est la loi mise en œuvre par Berlusconi que vous préférez ?
Un homme. Heu, ben, il y en a tellement de faites ! Alors, une, en particulier… (se pince les lèvres en secouant la tête)
L’infiltrée. Allez, un petit classement : la première loi, la deuxième et la troisième ?
Le même. Non, ça ne me vient pas, je n’ai pas ça en tête…
Les réponses sont filandreuses, parfaitement vides ou purement rhétoriques – fidèle représentation d’une adhésion dépolitisée, voire carrément anti-politique, c’est rien que de l’amour puisqu’on vous le dit, photographie d’un vaste processus d’acculturation du « nouveau fascisme », prophétisé jadis par Pasolini (toujours) et encore accéléré sous le régime berlusconien.
9. Avec Roberto Ferrucci, à partir du G8 de Gênes – « la scène inaugurale du berlusconisme », estime-t-il –, on digresse. On continue sur l’ironie, la satire, etc. Au sujet des narrations autoritaires, celles du pouvoir qui nous enferment quand la littérature libère, il pointe la télévision – comment faire autrement ? Révèle que de nombreux écrivains, et des bons, rédigent les scénarios des grands feuilletons italiens. Il trouve ça légèrement « immoral » et surtout « dangereux » car, citant l’exemple d’un personnage de flic odieusement raciste, il finit par se demander si, au point où on est en Italie, les téléspectateurs ne s’identifient pas au personnage au premier degré : « Tu vois, l’inspecteur Coliandro, il pense aussi comme moi sur les Roms, sur les Chinois et tous les clandestins ! » Plus tard, Ferrucci revient sur l’affaire de Berlusconi et l’amour qui vaincra l’envie et la haine - les escort-girls dans ses résidences du chef de l’Etat italien. « On pensait spontanément que Berlusconi était fini avec ces révélations sur ses relations avec des prostituées… Mais pas du tout, les gens se font un clin d’œil : Héhé, il a 75 ans, mais qu’est-ce qu’il est vaillant encore ! »
Pour Ferrucci - il l’explique dans l’interview publiée dans L’Huma -, il y a un gouffre, c’est ça, entre l’Italie et la France, entre Berlusconi et Sarkozy, entre leur gauche et la nôtre. Chez nous, il y a, selon l’écrivain, des « racines » plus profondes de l’Etat, un tissu social qui nous protègerait presque structurellement. De son côté, Ferrucci vient de se bagarrer à mains nues, publiant chaque semaine des billets dans les journaux de sa ville, Venise, pour la sauver des eaux de la Ligue du Nord, la formation populiste et raciste qui participe au gouvernement Berlusconi. Au bout du compte, la mairie a été conservée par la gauche, mais pas le reste de la région, entièrement livrée à ceux qui fixent des quotas d’étrangers à l’école et coupent les vivres (tiens, tiens) aux familles qui ne paient pas la cantine. Roberto Ferrucci n’en peut plus. « Se réveiller chaque matin en Italie et lire les journaux, cela produit un effet désastreux, y compris sur nos intimités, argue-t-il. Nos journées sont conditionnées par les énormités que l’on lit dans la presse, qu’on voit à la télé. Ce que fait le régime, c’est proprement impensable dans toutes les démocraties d’Europe. »
10. Dans L’Express de cette semaine, une petite brève anonyme nous apprend qu’Hervé Novelli a remis à son collègue Brice Hortefeux un tract électoral de la Ligue du Nord, édité pour la campagne des régionales (qui ont eu lieu une dizaine de jours après les nôtres) : le document met en scène « un retraité abandonné par l’Etat au profit des immigrés et des musulmans ». Et l’hebdo d’expliquer doctement : « Le secrétaire d’Etat aux PME estime que le succès de la droite en 2012 dépendra de sa capacité à séduire à nouveau les électeurs qui avaient abandonné le FN en 2007 et ont revoté pour lui à l’occasion de ces régionales. »
11. A Gênes, au moment du G8, sur le front de mer, il y avait une opération de dératisation en cours. J’ai la preuve. Le massacre ne faisait que commencer.

Roberto Ferrucci, Ça change quoi, avec une
préface d’Antonio Tabucchi, éditions du Seuil, collection Fiction &
Cie.
En guise de complément, on peut lire aussi les polyphonies
génoises, publiées en août 2001, sur Périphéries.