Voix, doléances, slogans, par Sophie Wahnich
Par TL, le mercredi 25 mai 2011, 17:07 - Paru dans l'Huma - Lien permanent
La voix, c’est du corps. Mais un corps qui se fait oublier dès que l’articulation des paroles advient. La voix est du côté de l’inarticulé, du cri ou du silence consterné, consternation qui ne trouverait plus de mots. Mais la voix, c’est aussi le chant de sirènes qui peuvent vous perdre quand elle est au cœur de l’identification à des leaders monstrueux qui savent, comme on dit, donner de la voix pour flatter un auditoire prêt à se ruer sur tout ce qui ressemblerait de près ou de loin à de l’étranger, de la menace imaginaire. La voix, c’est encore celle du commandeur qui dit la loi.
En démocratie, le commandeur, c’est le peuple, dit-on. Une crainte rôde. Comment s’assurer de ne pas voir le peuple transformé en jouet par des manipulateurs ventriloques. Bascule démagogique. Avec la Révolution française, cette voix du peuple était pourtant devenue sacrée, et ne pouvait pas être tribun du peuple qui voulait. Double oscillation de la voix, entre corps et sens, entre abjection de la foule tueuse et sublimation de la loi juste.
Lorsqu’on ouvre un cahier de doléances, on rencontre des énoncés de misère vécue, des plaintes, des espoirs. Derrière les mots, ce serait comme une voix plaintive qui serait là sous le texte, comme ces morts qu’il faut réveiller dans l’histoire de Michelet. Les doléances réveillent des voix et proposent un premier déplacement du corps au logos, une politique à l’état naissant du côté de l’écriture ou de l’oralité transcrite, du modèle recopié mais transfiguré. La plainte, le deuil, la doléance inventent une langue qui loin d’effacer la voix comme objet réel, proposerait les motifs capables de la rendre plus présente, de la faire entendre et de faire sentir ce que le peuple a senti. La doléance redonnerait ainsi par un double mouvement sa voix au peuple.
Pendant la Révolution française, le peuple dit ses doléances en 1788-1789, fabrique ses pétitions, ses débats en 1789-1791, mais il perd la voix, devient aphone par la sidération, un silence sidéré face à la fuite du roi et à la fusillade du Champ-de-Mars qui avait fauché ceux qui réclamaient que le roi fût jugé. Il ne reprend voix qu’en produisant le livret d’une puissance dont le savoir est vécu d’abord dans la chair : l’émotion. Jean-Jacques Rousseau n’est pas loin, qui déclarait, dans l’Essai sur l’origine des langues, « que les passions arrachèrent les premières voix … qu’on ne commençât pas par raisonner mais par sentir …. Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour, la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. »
Notre sidération est forte en 2011, sidération d’une répétition annoncée par des dates, 2002-2012. Rester sans voix, voix blanche. Gestes inutiles. Une longue litanie de mouvements sociaux sans suite, sans traduction, sans tribun du peuple. Grande lassitude consternée. Chacun vaque à ses occupations. Les lois injustes s’accumulent, le silence hurle. Un silence national.
C’est alors le moment de retrouver sa voix, de l’inscrire dans la prosodie même de nouvelles doléances, de prétendre faire entendre par ces inflexions de la langue ce que serait la justice à venir, d’autres vœux, d’autres lois. C’est ainsi que la plainte peut à nouveau se politiser. C’est ainsi que le corps parlant pourrait se frayer une visibilité. Une voix insoumise qui alerte quand les lois injustes, les démagogues habiles transforment la prise de voix en silence de la justice.
Les voix multiples de la grande découverte de l’individualité des âges démocratiques et d’une communauté en reste et en devenir.
Face à « l’immense voix qui boit nos voix », « immense père reconstruit géant par le soin, l’incurie des événements », « immense impérieux empois », une multiplicité de voix, myriade de points sonores qui s’écoutent les unes les autres et se répondent dans les ténèbres. Superposition baroque, attente, combat à venir.
Transmutation de la voix souterraine du texte en cri de guerre, slogans inventifs loin des incessants ressacs du ressassement.
Selon Elias Canetti, les cris de ralliement politique, « slogans », tirent leurs noms des armées des morts de la Haute Écosse. « Sluagh, la troupe du monde des esprits. » Les troupes sont les esprits des mortels qui sont morts. Cri du peuple écossais qui fait ainsi entendre le cri des ancêtres morts. Des esprits qui viennent à la rescousse des vivants.
Walter Benjamin, dans ses Thèses sur le concept d’histoire, rappelle que, pour Karl Marx, la « classe combattante est la classe opprimée …, dernière classe asservie, cette classe vengeresse, au nom de générations de vaincus, mène à son terme l’œuvre de libération ». Il ajoute alors que « la haine et l’esprit de sacrifice nécessaire à cette libération se nourrissent de l’image des ancêtres asservis, non de l’idéal d’une descendance affranchie. »
C’est alors que le slogan est demande de loi comme voix foudroyante qui vengerait ces malheurs des temps. La voix-loi comme voix du peuple en démocratie. Une voix qui lance la foudre. Une voix de commandeur. Dies irae et colère du peuple se confondent pour manifester la loi lorsque plus personne ne la « fait parler », ou plus exactement, lorsque ceux qui ont pour fonction de la faire parler ne le font pas. Les colères du peuple surgissent quand la loi se dérobe à son devenir « terrible », terriblement juste. Batailles politiques à mener. De la voix plaintive des doléances au slogan vengeur, vengeur d’une loi à venir.
Historienne et directrice de recherches à l’EHESS, Sophie Wahnich a publié notamment Les Émotions, la révolution française et le présent (CNRS-éditions, 2009). Son Impossible Citoyen, l’étranger dans le discours de la Révolution française a été réédité chez Albin Michel l’année dernière.
A lire aussi: Que
demande le peuple, le cahier de doléances de Vierzon ; un
extrait de l’appel du Tambour des doléances qui recueille et publie
des doléances de tous les horizons depuis l’automne. A voir: la
mise en forme du quatre
pages réalisée par Nicolas Filloque et Adrien Zammit de l’Atelier
Formes
Vives. Et, enfin, à relire ou à revoir:
Révolution, remettre les pendules à l'heure, par Sophie Wahnich et
Formes Vives, une double page publiée dans l'Huma le 13 juillet
2010.