Le nouveau millénaire

par Lidia Ravera (*)

Quatre t-shirts dans un sac à dos, un jeans. Bouger. Un mois ici, une semaine là. Tant de temps devant soi, peut-être que tu n’es pas heureux mais il y a l’attente. Tout doit encore arriver. L’université, bien sûr, même si personne ne se fait trop d’illusions sur les débouchés salariés qui la couronneront.

Comme la majorité des jeunes de sa génération, Carlo Giuliani vit, avec intensité, la précarité, intérieure et extérieure, psychologique et matérielle.

Il revient à la maison à chaque fois qu’il veut. Sa mère et son père, il les voit comme les camarades adultes d’une « commune » dans laquelle il peut toujours trouver une paire de chaussettes propres et un plat de spaghettis. Aucun chantage affectif, le lien se renforce dans la liberté. Le monde tel qu’il est devenu ne lui plaît pas, ne leur plaît pas.

Pour la réunion des Magnifiques Huit, les gouvernements des pays les plus industrialisés, Gênes a été transformée en forteresse, en prison, en poudrière.

Ils ont fermé le port et la gare, ils surveillent les autoroutes. Ils ont fermé l’aéroport et ils y ont disposé une batterie de missiles. Berlusconi, au gouvernement depuis quelques mois, a interdit le linge à sécher aux fenêtres et accroché des citrons dans les arbres. Il veut que la cité ressemble à un salon chic. Il veut qu’en ville, il n’y ait aucun de ceux qui ont des choses à dire à ses chers hôtes.

Les Magnifiques Huit n’admettent pas la critique. La mondialisation, elle va très bien comme elle est. Et peu importe, si elle opprime, pollue, augmente les inégalités, tue, appauvrit les pauvres et provoque des catastrophes écologiques. Ce sont des coûts inévitables. De quoi parlent les Magnifiques Huit quand ils évoquent les équilibres du monde, leurs responsabilités, leurs devoirs ?

Le 19 juillet, Carlo Giuliani participe à une manifestation massive : ils sont cinquante mille, en soutien aux immigrés. La ville est traversée par une tension palpable, il n’y a pas d’incidents.

Le 20 juillet, c’est vendredi. Carlo Giuliani dort jusqu’à midi. Un ami l’invite à la mer. La tentation est forte. Ouais, il y a une autre manifestation. On pourrait très bien ne pas y aller, à la manifestation. Sous son pantalon, Carlo Giuliani enfile un maillot de bain.

Les échos qui arrivent de ceux qui sont dans la rue finissent par le convaincre de participer. Au moins, y aller pour voir. Les Forces de l’Ordre ne se comportent pas comme des forces de l’ordre. Elles provoquent. Elles agressent. Elles cherchent l’affrontement ? Carlo est avec un ami. Ils marchent dans la ville. Ils sentent, ils perçoivent la violence qui la traverse. Une tension constante. Ils achètent un morceau de galette de pois chiches. Ils mangent. Et, en même temps, ils parcourent les rues désertées par la répression préventive, par l’intimidation concrète.

A 17h, Carlo Giuliani est tout près de la gare de Gênes Brignole. Un cortège passe. Il y a les Tute bianche (les jeunes des centres sociaux occupés et de Refondation communiste, NDLR), mêlés à des manifestants non organisés. La police charge. Avec rage. Tout y passe. Pierres, matraques. Les manifestants réagissent. Eux aussi lancent des pierres.

A 17h25, Carlo Giuliani est sur la Piazza Alimonda. Il y a une jeep Land Rover encerclée par un groupe de manifestants. A bord, il y a deux gendarmes et un apprenti gendarme. Carlo Giuliani ramasse par terre un extincteur. Il le tient au-dessus de sa tête. L’apprenti gendarme sort son revolver, et lui tire dessus. Deux coups de feu. Le projectile lui explose la pommette gauche. Il tombe de suite, Carlo Giuliani. Pendant qu’il agonise sur le pavé et avant que ses camarades aient pu l’aider, la Land Rover, avec les trois gendarmes à bord, lui passe deux fois sur le corps.

Le meurtrier a vingt ans. La victime, vingt-trois.

La Land Rover part en trombe, profitant de l’horreur qui a pétrifié les manifestants. Carlo Giuliani, martyr d’une inutile et sanglante démonstration de force du gouvernement de droite, à peine arrivé au pouvoir, clôt le XXe siècle et ouvre le nouveau millénaire. Sous les pires auspices.

(*) Dernier roman paru : A Stromboli (Laterza, 2010, non traduit en français). Ce texte a été publié initialement dans un Guide pour 49 martyrs de l’histoire d’Italie.


Bahreïn

par Valerio Evangelisti (*)

L’adjoint au préfet de police se rendit compte qu’il était filmé par une caméra de télé. « C’est toi qui l’as tué. C’est toi qui l’as tué, bâtard ! Tu l’as tué, avec ta pierre ! Sale merde ! », hurla-t-il en direction d’un manifestant. Il fit mine de lui courir derrière. Celui-là arrêta de crier « Assassins ! », et s’évanouit.

L’adjoint au préfet de police parcourut quelques mètres, puis ralentit le pas et rejoignit calmement les collègues, réunis en cercle autour de celui qui était tombé. Ils étaient tous plus agités que lui. Et pourtant, son cœur battait fort aussi. Ce mort pouvait représenter la fin d’une carrière prometteuse.

« Une pierre, ça peut être une bonne idée », dit le plus ancien des subordonnés. « Ici autour, il y en a des tas. Récupérez-en une. »

« Mais on verra quand même le trou de la balle », observa, surexcité, un des présents. Ce n’était pas un policier, c’était un reporter d’un journal ami.

« Le ministre a promis de nous couvrir », expliqua l’adjoint au préfet de police, alors qu’il reprenait son souffle. « Je viens de parler avec lui. Il lui faut juste une version alternative… Alors, cette pierre ? »

Un agent plus jeune en ramassa une. Un gros caillou à la forme irrégulière. « Voilà. »

Le vieux policier s’écarta. « Vas-y toi. Un coup précis, en plein sur le front. Assez fort pour lui briser le crâne. »

Un gendarme intervint. « Mais ça ne servira à rien. Le trou de la balle se voit. »

« Crétin », répliqua l’adjoint au préfet de police. « Plus nous compliquons la scène de crime, plus ça sera facile de trouver des excuses. Peut-être qu’il a été tué par les jets de pierres, et qu’il a ensuite été touché par une balle perdue. »

« Ça ne tient pas debout. » Le gendarme secoua la tête. Il avait autour de lui d’autres militaires qui l’épaulaient. « La scène de crime. Tu as vu trop de téléfilms. »

L’adjoint au préfet de police tiqua. La tension accumulée avait besoin d’un exutoire. Il marcha vers le gendarme et, d’un coup sur la poitrine, il le repoussa. « Mais tu es un vrai connard. C’est un des vôtres qui a abattu ce rat. On cherche à vous protéger, tu comprends, ou pas ? »

Les gendarmes se serrèrent autour de leur collègue, mais ils n’osèrent pas répondre. Il y eut seulement une bousculade.

Dégoûté, l’adjoint au préfet de police retourna à côté du corps tombé à la renverse. Il dit au jeune agent : « Exécution. Un coup sec entre le front et le nez. Que le sang gicle, s’il en a encore. »

L’homme interpellé leva la pierre, puis la rabaissa. « Il a l’air encore vivant. »

« Qu’est-ce que tu racontes ? »

« J’ai cru le voir respirer. »

« Mais qu’est-ce que c’est, tu as la berlue ? » L’adjoint au préfet de police était au comble de l’exaspération. « Perds pas de temps. Tape. Tape fort. »

L’agent s’exécuta. On entendit un crac léger. Peu de sang sortit.

« Excellent », commenta l’adjoint au préfet de police, courbé pour examiner l’opération. « Maintenant, laisse la pierre à côté de la tête. Un peu plus à droite. Il faut qu’elle paraisse avoir rebondi, après l’impact, à une distance courte. » A l’improviste, il se redressa. « Eh, mais qu’est-ce qui se passe ? J’ai entendu un clic ! Quel est l’idiot qui prend des photos ? »

Le journaliste ami, surnommé Bonsai, indiqua un collègue non loin, avec un Hasselblad dans les mains. « C’est ce Français, là ! Je l’ai vu, moi ! »

L’adjoint au préfet de police tomba sur l’étranger. Il le gifla. « Maintenant tu me donnes ta pellicule, sale merde ! »

Le Français eut l’air plus étonné qu’endolori. Il fit signe que non. Il chercha à cacher son appareil photo.

« Fais gaffe, je vais te le casser », gronda l’adjoint au préfet de police.

Il n’y parvint pas à temps car un deuxième photographe, probablement italien, fit son apparition. Il faisait une image, il s’approchait, il faisait une image de nouveau.

Il était évident qu’il n’y avait rien à faire. L’adjoint au préfet de police entendit l’agent plus jeune l’appeler. Il laissa tomber les photographes et se rapprocha. « Putain, quoi encore ? »

« Il continue à respirer. Même avec la tête fracassée. »

« Quelqu’un a appelé une ambulance ? » L’adjoint au préfet de police agita les mains pour les photographes et d’éventuels journalistes. Plein de gens arrivaient. Même la télé. « Non ? Eh, mais vous êtes vraiment fous ! Qu’est-ce que vous attendez ? »

« J’y ai pensé, moi », dit l’un des gendarmes. « Ils arrivent. »

« Heureusement. Un moins imbécile que les autres. »

Juste à ce moment-là, le véhicule des secours arriva toute sirène hurlante. Il freina brutalement. Les brancardiers descendirent, ils ouvrirent la civière.

L’adjoint au préfet de police pointa le corps sanguinolent du garçon. « Il a l’air mort. »

« Non, il n’est pas mort », dit le jeune agent. « La poitrine se lève et s’abaisse un peu. »

« C’est vrai, je le vois moi aussi, d’ici », confirma le gendarme.

« Bon, il est presque mort. Sous une pluie de pavés, comme celle-là… » L’adjoint au préfet de police observa le corps frêle qui était soulevé avec précaution, étendu sur le brancard, introduit dans l’ambulance. « Où est-ce que vous l’emportez ? »

« A l’hôpital. »

« Quel hôpital ? »

« Le plus proche. »

« C’est le ministre qui vous l’a dit ? »

Les brancardiers se regardèrent, déconcertés. « Et ça serait qui, ce ministre ? »

L’adjoint au préfet de police était sur le point de répondre, mais il ne le fit pas. Ceux-là ne savaient rien. Il soupira. Il se sentait fatigué. « Prenez la carcasse et emportez-là. Plus vite on en aura fini avec cette histoire, mieux ça sera. »

Les brancardiers ne commentèrent pas. Ils recueillirent le mort, ou le moribond, avec toutes les précautions nécessaires. Ils fermèrent les portières. L’ambulance fila au son aigu et cadencé de la sirène. Les appareils photos crépitaient en continu. Il y avait du soleil ; sans ça, l’adjoint au préfet de police aurait été ébloui par les flashs. Il se sentait étourdi. Il retrouva tout de même la lucidité suffisante pour revenir vers le coin de la place souillé de sang, et éloigner la pierre d’un coup de pied. Elle ne servait plus à rien. Dans un hôpital quelconque, le plus naïf des médecins allait repérer le trou de la balle et comprendre. Le ministre les avait roulés.

Il chancela, sans bien savoir quoi faire. Il se redressa seulement à l’arrivée du préfet de police en personne. Il était en train de fendre la foule, il venait directement vers lui. Il semblait furibond, il bousculait les journalistes qui tentaient de lui poser des questions. Quand il arriva devant son subordonné, il l’attira derrière une rangée de jeeps.

« Mais qu’est-ce que tu me fabriques ? », lui siffla-t-il à l’oreille. « C’est quoi, cette idée des coups de pierre ? »

L’adjoint au préfet de police réagit. Après tant de tensions, il n’acceptait pas un reproche gratuit. « Le projectile n’est pas resté dans le corps. Il a fait un trou pour entrer et un pour sortir. Des petits trous minuscules. La pierre, ça pouvait être une idée. »

« Tu crois que personne ne va s’en apercevoir ? »

« Dans un hôpital normal, ils vont s’en apercevoir, si. J’espérais que le ministre serait plus intelligent. »

Le préfet de police soupira. « Les gens comme lui ne sont jamais. » Il donna une bourrade à l’épaule de son adjoint. « Sois tranquille. On aura des ennuis, mais sans conséquences… » Il sourit finalement. « Qu’est-ce que tu as à faire, maintenant ? »

« Rien de spécial. Les tâches ordinaires. »

« Tu saurais fabriquer des cocktails Molotov ? »

L’adjoint au préfet de police fut surpris par la question. « Je crois que oui… Cela ne devrait pas être difficile. »

« Alors, suis-moi. Ma voiture est garée pas loin d’ici. »

Alors qu’ils regagnaient le parking, l’adjoint au préfet de police demanda : « Mais le type, il est mort ou vivant ? »

Il obtint la réponse à laquelle il aurait dû s’attendre. « Qu’est-ce qu’on en a foutre ? »

Il était 19 heures. Sur Manama, le soleil entamait sa descente.

(*) Derniers ouvrages parus en français : Tortuga (Rivages, 2011) et Nous ne sommes rien soyons tout ! (Rivages/Noir, 2010)


Gênes, pour toujours

par Roberto Ferrucci (*)

Cela faisait six ans que je n’étais pas allé à Gênes quand, en mars 2007, j’ai effectué les dernières retouches sur « Ça change quoi », le roman qui, quelques mois plus tard, allait être publié par Marsilio. Depuis le 18 juillet 2001, jour de mon arrivée à Gênes pour suivre et participer à l’autre G8, celui d’Un monde différent est possible, je n’en suis plus parti. Il y a eu les jours suivants, là-bas, passés au milieu des rues enfumées et incendiées et violentées de Gênes, puis, tout de suite après, à peine rentré, ma Gênes de papier, de notes, d’écriture, d’images, de récit. Une Gênes qui me suivait partout. Pendant des années, je n’ai jamais abandonné la Via Tolemaide, le piazzale Kennedy, la piazza Alimonda. Et, naïvement, je croyais qu’il s’agissait de quelque chose de personnel, d’intime. J’écrivais un livre sur ces journées, c’est pour cela, me disais-je, que Gênes ne me lâchait jamais, c’est pour cela que je continuais d’être dans la via del Campo, à l’école Diaz, à Bolzaneto. Tu verras, je me le répétais, une fois le livre terminé, tu t’en iras enfin de là. De cette Gênes. Mais il s’agissait d’une pure autosuggestion. Cette conviction qui était la mienne était une fiction plus grande que le roman lui-même. Parce qu’aujourd’hui, je le sais. Tous ceux qui ont été, là, à Gênes, en 2001, n’en sont jamais vraiment revenus. Cette blessure collective (au-delà des blessures individuelles, physiques, terribles) ne cicatrisera plus. Elle fera partie de nous, pour toujours. Gênes était devenue un sentiment. Un lieu de l’âme, pour tous ceux qui y ont été. Ça n’avait rien à voir avec le livre, pas seulement, au moins. Ça a à voir, en revanche, avec la conscience – résignée, à présent – que justice ne sera pas faite, qu’il n’y aura jamais une vérité tenue pour acquise, reconnue, une vérité vraie. Et donc, nous voilà, de nouveau, ici. Comme toujours. A commémorer, à nous souvenir. Comme pour la piazza Fontana, la piazza della Loggia, la gare de Bologne. Une habitude parfaitement italienne, celle de célébrer des mystères, des demi vérités, des diversions. Nous sommes des milliers, à n’avoir jamais quitté Gênes, et ce n’est pas clair à mes yeux, désormais, s’il s’agit d’une forme de résistance, malgré tout, ou si ce n’est qu’un témoignage résigné et conscient de son inutilité. Et nous sommes tellement encore tous là, avec le cœur, avec l’âme, qu’ensuite, en ce qui me concerne, ça devient chaque fois plus difficile d’y retourner physiquement. Comme cela l’a été pour le narrateur de « Ça change quoi », revenu à Gênes, des années plus tard, pour chercher à comprendre si quelque chose avait changé. Si, de ces journées tragiques, ce désastreux pays avait tiré un enseignement. Si tout ce sang, cette violence inouïe avaient, à la fin, servi à quelque chose. Je ne sais pas où il est passé, mon narrateur. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’aurait jamais imaginé que, dix ans plus tard, l’Italie en aurait été réduite à ce qu’elle est aujourd’hui. Que les responsables de la boucherie de Gênes seraient encore tous au gouvernement, ou qu’ils auraient été récompensés, promus, absous. Dans un recoin caché de soi, il espérait que, dix ans après ces faits, tout aurait été porté à la lumière. Vérité et justice, en somme. Ou au moins que le pays (minuscule, c’est un pays minuscule, l’Italie, à présent) commencerait à prendre de nouvelles directions. Mais la chance des personnages de roman, c’est qu’ils vivent seulement à l’intérieur de leurs histoires et dans l’imaginaire des lecteurs. Sur un disque dur (les seules mémoires sûres dans ces parages), j’ai trouvé ce vieux fichier. Un morceau de « Ça change quoi » qui n’a pas fini dans le livre, et je ne me souviens pas pourquoi. Je le recopie ici, dans la Gênes de 2011, d’où nous ne sommes plus partis.

Aujourd’hui, des années après, la carte de la ville est étendue sur le lit, mais le quartier Nervi à Gênes est en dehors, lui aussi, au-delà de la direction de mon petit doigt, en dehors des bords de la carte, sur le couvre-lit, vers le coussin de gauche, plus ou moins. Et quand, plus tard, je descendrai, quand je découvrirai alors le moyen de la rejoindre d’ici, la pension Marinella, je m’approcherai de la rambarde, les mains dans les poches du manteau, la mer tumultueuse fera couler presque tout le rocher où se serait étendue Angela, si elle était venue avec moi, il y a des années. Si je ne lui avais pas dit je m’en vais. Ils sont si nombreux à me l’avoir demandé, régulièrement, pendant des années. Pourquoi t’en es-tu allé ? Angela, non, elle ne l’a jamais fait, elle. Je n’ai même pas dû lui laisser le temps de le faire. Je n’ai pas dû me le laisser à moi-même, ce temps. J’ai donné mille réponses différentes aux autres, pendant des années. Et, plus tard, là, immobile en regardant la mer couvrir le rocher d’Angela, celui où j’ai écrit ce jour-là, ça pourra me sembler le moment fatal, le lieu adapté pour m’écouter révéler finalement le pourquoi. Un de ces pourquoi dans lequel se reconnaître. Un de ces pourquoi clarificateurs que, des années après, il est juste, dit-on, de mettre en branle, parce que le temps te change, dit-on, les choses changent, et toi, tu arranges ton être au monde, tu le réétalonnes, et le monde aussi change, dit-on, il s’arrange, se réétalonne avec toi. Il devrait. Tu devrais. Et si ce n’est pas ça, trouver au moins une petite formule consolatoire quelconque. Une de ces phrases gluantes, prêtes à l’emploi, qui aident à se faire une raison, qui remettent de l’ordre dans ce décollement entre la recherche de l’amour éternel et le doute perpétuel sur son existence. Et Gênes ? Pourquoi j’y suis retourné, à Gênes, des années après, reparcourant la mémoire, revivant la terreur, le désarroi, la rage de ces journées de juillet 2001 ? Je me le demanderai plus tard, quand je serai là-haut, immobile, les mains dans les poches, sur la Promenade Garibaldi, un peu avant qu’une giclée d’eau, poussée par la mer tumultueuse, détournée par un ricochet sur le rocher, m’atteigne, et alors, cent quatre-vingts degrés, le mouvement de mon corps et, s’il y avait quelqu’un pour me regarder, là, dans peu de temps, il ne verrait que ce demi-tour sur moi-même, avant de me voir partir, sans même y passer devant la pension Marinella – même pas un coup d’œil de loin -, certainement fermé, cet endroit, en hiver.

(*) Ouvrages publiés en français : Ça change quoi (Le Seuil, Fiction & Cie, 2010) et Sentiments subversifs (Verdier/Meet, 2010).

Textes publiés dans l'Humanité avec l'aimable autorisation des auteurs et traduits de l'italien par Thomas Lemahieu. Les images proviennent des archives de Ne pas plier: la première est un photomontage de Gérard Paris-Clavel à partir d'une photo de Meyer, du collectif Tendance Floue, et la deuxième est un autocollant réalisé à l'occasion du Forum social européen de Paris-Saint-Denis-Bobigny-Ivry en 2003.

A lire aussi: Polyphonies génoises (Périphéries, août 2001) puis, sur ce blog, Vice-versa et Du civique dans les cités.